Survie

Elf : « Politiquement correct »

(mis en ligne le 1er juin 2003)

C’est ainsi qu’à juste titre Le Canard enchaîné qualifie le procès Elf (14/05). Tous les observateurs ont été frappés par l’autorité et la maîtrise du président Michel Desplan. Elles réussissent à faire parler les accusés bien plus qu’on ne l’attendait - mais aussi à les arrêter chaque fois qu’ils risqueraient de trop en dire : « On ne vous demande pas de noms », a-t-il même précisé à Alfred Sirven, dispensateur des rétro-commissions et valises de billets aux politiques français.

Le 13 mai, l’ex-PDG Le Floch-Prigent frôle le dérapage : « Sur les flux sortants, [...] c’était pour les hommes politiques. Nous avons financé la politique tout au long de mon mandat. [...] Il y avait une organisation politique qui était particulièrement proche du groupe Elf », le RPR chiraquien, à l’évidence.

« Je demande au tribunal s’il souhaite vraiment que j’égrène un certain nombre de noms. Cela ferait certainement la “une” des journaux. Mon jugement à moi, c’est qu’il ne faut pas que j’aille plus loin. » « Vous connaissiez donc les bénéficiaires de cette caisse noire ? », reprend le président Desplan. « Oui, bien sûr, pour un certain nombre de destinataires et d’intermédiaires. Certains ont été au pouvoir, d’autres le sont aujourd’hui. Finalement, peut-être qu’une manière d’avoir la vie sauve est de ne pas aller plus avant. »

La peur rôde, mais Le Floch ose cependant lancer le nom d’un personnage sulfureux, Patrick Maugein, qui faisait le lien « entre la Tour Elf et un certain nombre de hauts personnages de l’État ». Un très proche de Jacques Chirac, partageant son exceptionnelle impunité [1].

Le Floch a saisi que Sirven avait mission de l’accabler, de faire de lui le bouc émissaire, le coupable central et idéal de l’affaire Elf : « Je considère qu’aujourd’hui, en m’accusant de manière régulière, M. Sirven ne fait que protéger ceux qu’il a financés pendant cette période. Mais j’ai compris que le tribunal ne souhaitait pas que j’aille plus loin. » Le président confirme : « Il est évident que, l’instruction étant clôturée, il n’appartient pas au tribunal de reprendre les débats et d’aller au-delà. » (Le Monde, 15/05)

Pour Le Canard, « le président Desplan ne juge pas une affaire d’État, mais une affaire d’escrocs et de voleurs. Des gros, très gros voleurs [...] Mais seulement des voleurs. Ouf ! ».

Le Figaro (14 et 22/05) évoque « une partie de “ni oui, ni noms” », « une forme raffinée de Valium judiciaire ». La « faim de décrypter les sous-entendus [...] ne sera sans doute pas rassasiée d’ici à la clôture des débats, [...] personne ne se décidant à servir les plat chauds. »

[1Cf. François-Xavier Verschave, Noir Chirac, Les arènes, 2002, p. 178-183. Maugein est issu de la nébuleuse du grand manitou des matières premières, Marc Rich.

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 115 - Juin 2003
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