Survie

Libéria : Taylor lâché ?

(mis en ligne le 1er juin 2003)

Depuis plusieurs mois, nous démontrions que les soutiens parisiens au « consortium de Ouaga » (les clans burkinabè, libérien et libyen de Compaoré, Taylor et Kadhafi, plus un réseau françafricain) deviendraient intenables : la France ne peut pas avoir engagé son armée en Côte d’Ivoire, dans une politique risquée visant officiellement la restauration de l’État de droit et de la démocratie, elle ne peut pas dénoncer les escadrons de la mort et les dérives “ivoiritaires” de la présidence ivoirienne, et en même temps se montrer tolérante envers l’hypercriminalité de Charles Taylor, de ses alliés et de ses milices, coupables de massacres et d’atrocités dans l’Ouest ivoirien.

Un test se profilait : le réexamen des sanctions visant le régime Taylor. Plusieurs rapports ont convergé, à commencer par celui de l’ONG britannique Global Witness, montrant que le saccage des forêts libériennes finançait les entreprises tayloriennes de déstabilisation régionale. Des liens directs ont été exposés, tout autour de Taylor, entre forestiers, chefs miliciens et trafiquants d’armes - les bateaux exportant le bois livrant d’abord des cargaisons d’armes. Un circuit mafieux équipait et soutenait les bandes de mercenaires libériens et sierra-léonais composant l’essentiel des rébellions ouest-ivoiriennes.

L’argumentation, portée aussi par Greenpeace, a été entendue : aux Nations unies, le 7 mai, la France a voté la résolution n° 1478 incluant un embargo sur le bois libérien auquel jusqu’alors elle s’opposait obstinément. Cela ne fait pas que peiner les importateurs français de bois tropical, grands amateurs de grumes libériennes. C’est peut-être le signe d’une rupture profonde : le consortium de Ouaga et l’alliance avec Taylor dataient de 1987, ils sont nés avec l’assassinat de Thomas Sankara. Le réseau françafricain sous-jacent n’est pas content. Il n’a peut-être pas dit son dernier mot.

Conformément à ce nouveau cap, les rebelles du Nord ivoirien ont pris le contrôle des rébellions de l’Ouest. En lien avec l’armée nationale et les forces de paix ouest-africaines, l’armée française s’implique dans le refoulement des derniers mercenaires de Taylor. Et l’on a annoncé la mort du chef emblématique de ces derniers, Sam Bockarie, alias Mosquito. Ni les circonstances de cette mort opportune, ni même sa réalité ne sont vraiment assurées.

Le lâchage apparent d’un Taylor insatiable pourrait cacher un deal : les Américains laissent les Français gérer la crise ivoirienne, et ces derniers laissent carte blanche aux États-Unis pour favoriser l’éviction de Taylor. Les associations de droits de l’Homme font observer que les rébellions libériennes ne valent guère mieux que la faction au pouvoir. C’est exact. Et le relèvement du Liberia sera une entreprise très difficile. Mais Taylor ajoutait à ses crimes internes leur exportation planifiée...

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 115 - Juin 2003
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