Survie

Côte d’Ivoire : Le pire et le meilleur frappent à la porte

(mis en ligne le 1er janvier 2004) - Sissulu Mandjou Sory

Les aiguilles du baromètre socio-politique de la Côte d’ivoire oscillent ces derniers jours à un rythme qui donne le tournis. Le pays se réveille le matin, bercé par les belles intentions de paix de Gbagbo et de Soro et s’endort le soir, angoissé, après l’annonce d’une marche imminente des “jeunes patriotes” pour “libérer Bouaké”. En arrière fond de la symphonie des voies officielles des deux camps chantant l’hymne à la paix, les seconds couteaux sont chargés, en voix off, de l’invective contre l’ennemi (l’exemple de la partition jouée dans cette optique par Mamadou Koulibaly, président de l’Assemblée nationale ivoirienne, est assez éloquente). Mais au-delà des mots de paix et de guerre, qui se bousculent et se neutralisent dans une cacophonie tragique et rocambolesque à la fois, que nous révèlent les faits ? Dans le registre du pire, les exemples sont légion : une vingtaine de morts, une vague d’arrestations dans les quartiers à forte concentration d’immigrés d’Abidjan, la descente continue de l’économie ivoirienne aux enfers, la foule toujours plus nombreuse des personnes déplacées fuyant la guerre (dont la reprise est chaque jour annoncée) et les pogroms. Quant aux signes palpables de paix, on trouve pour l’instant un seul cas significatif : le pré-désarmement des belligérants qui a enfin officiellement commencé, se poursuit sous les auspices et la vigilance du Groupe de Suivi composé des forces de Licorne, de la CEDEAO, des FANCI et des Forces Nouvelles. Ce processus reste encore timide voire incertain à en croire une certaine presse [1] qui soupçonne les “ex-rebelles” de déplacer de leurs “QG des zones assiégées” les armes lourdes vers leurs bases arrières au Mali et au Burkina. Néanmoins, bien qu’encore fragile, c’est à cette bouée de sauvetage que veulent bien ’accrocher tous ceux qui croient aujourd’hui à une sortie non violente de cette guerre larvée qui mine toute la sous-région ouest africaine. Les ballets diplomatiques des émissaires internationaux qui se sont multipliés ces derniers temps sont à saluer, de même que les dynamiques de paix que tentent d’impulser les ONG de défense des droits humains. Il est à craindre cependant que toutes ces initiatives restent vaines si les premiers concernés, à savoir les protagonistes ivoiriens, ne s’impliquent pas davantage (au delà des incessantes professions de foi) pour faire pencher la balance en faveur de la paix. Car pour l’instant, dans chaque camp, force est de constater que ce sont ceux qui ne veulent pas de la paix qui donnent le la : ils disposent des médias, des moyens divers pour parader, organiser des casses de banque, prendre d’assaut de lieux publics symboliques, provoquer les forces d’interposition, etc . Tout ceci sous le regard bienveillant, et dans certains cas avec la complicité, de leurs chefs de file respectifs. Le pire et le meilleur frappent aux portes de la Côte d’Ivoire. À qui les Ivoiriens ouvriront-ils ? Aux incendiaires d’une certaine Côte d’Ivoire “d’en haut” ? Survie, pour sa part, a choisi dès le déclenchement de cette crise, en coalition avec de nombreuses forces citoyennes de l’Hexagone, de “prévenir le pire” et d’agir pour favoriser l’avènement d’une véritable réconciliation. Nous continuerons, malgré les nombreuses incertitudes de l’heure, à maintenir ce cap, faisant confiance à celles et ceux qui, en Côte d’Ivoire, parient quotidiennement sur le meilleur.

Sisulu Mandjou Sory

[1Cf. le journal ivoirien Le Temps, 06/12/2003.

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 121 - Janvier 2004
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