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Lire : Stephen Smith, Négrologie : Pourquoi l’Afrique meurt

(mis en ligne le 1er janvier 2004) - Marcel Kabanda

Stephen Smith, Négrologie : Pourquoi l’Afrique meurt, Calmann-Lévy, 2003, 248 pages.

Sous un titre qui est plus qu’un jeu de mots entre négritude et nécrologie, le médecin Smith publie un bulletin de santé catastrophique du malade “Afrique”. D’entrée de jeu, l’auteur nous dit : « L’Afrique agonise ». La suite est un voyage d’exploration dans la galerie des pathologies : une population trop nombreuse malgré les hécatombes provoquées par la traite négrière, la répression coloniale et l’épidémie du sida ; un État Phénix au maillage administratif déstructuré par des guerres civiles et qui ressemble plus à un “grenier” phagocyté par la famille du Président ou une “caverne d’Ali Baba” qui attise les convoitises, sans légitimité ; un continent dont le sous-sol est très riche mais sur lequel survit une population scandaleusement misérable ; une terre d’élection des sectes que des bandes d’écorcheurs ont transformée en paradis de la cruauté ; un cap des tempêtes sur lequel ont échoué tous les espoirs. Sa question est simple : pourquoi ? Sa réponse l’est encore plus : le refus du développement, « des obstacles socioculturels sacralisés comme des gris-gris identitaires » (p. 49), une mentalité propre à une économie de chasse et de cueillette : les Africains auraient décidé de se suicider.

Il a raison de fustiger l’angélisme qui voudrait imputer aux seuls méchants blancs, marchands d’esclaves et colonisateurs le sous développement du continent noir. Les Africains ont bien leur part de responsabilité. Au Rwanda, au Liberia et partout ailleurs où d’horribles crimes ont été commis en Afrique noire, ce sont bien les Africains qui ont massacré d’autres Africains. De la même manière, Elf et les nombreuses autres multinationales ne sont pas seules à blâmer si, en dépit d’un sous sol bien pourvu en pétrole et en minerais précieux, les populations des deux Congo, du Gabon et de l’Angola n’ont pas accès à l’éducation, à la santé et au logement décent, comme si ceux qui étaient censés les diriger et défendre leurs intérêts n’avaient été que de pitoyables pantins entre les mains de “parrains” sans loi ni foi. De ce point de vue, on reconnaîtra à l’auteur le mérite d’avoir secoué le cocotier.

Cependant, son approche pêche gravement par une espèce d’a priori qui le rend aveugle et injuste. Comme l’a démontré le dernier sommet de l’OMC, les obstacles à l’insertion des producteurs Africains de coton dans les réseaux d’échanges mondiaux ne sont pas le résultat d’un discours de la victimisation ou d’un autisme identitaire, mais la conséquence de fortes subventions versées à leurs homologues du Sud des États-Unis. L’auteur nous ment lorsqu’il affirme que l’Afrique est sans intérêt (p. 23) tout en affirmant quelques pages plus loin que, pour les américains au moins, le golfe de Guinée est considéré comme une zone d’intérêt vital. Certaines de ses considérations sont ouvertement racistes : l’Afrique serait riche si elle n’était pas peuplée d’Africains (p. 49) ! D’autres relèvent d’une prospective de la délinquance : le pire est à venir ! Enfin, l’essai de Stephen Smith surprend par une étrange fascination du macabre. La Négrologie est une annonce du décès du continent noir. À croire qu’aujourd’hui l’Afrique inspire l’esthétique par son côté “ massacre ”, sans doute parce qu’il y a beaucoup de morts et que la nature maintes fois visitée et revisitée ne ressemble plus à celle que Rousseau et ses disciples avaient imaginée et que les explorateurs du XIXème siècle ont abondamment décrite.

L’autre étrangeté est le contraste entre le langage cru de ce spécialiste de l’Afrique lorsqu’il parle du comportement des noirs d’une part et, d’autre part, son mutisme sur un certain type de relations “incestueuses” entre dirigeants du Nord et responsables du Sud, telles que celles fortement suggérées par le récent procès du groupe Elf. Depuis la traite des esclaves, l’Afrique chemine bon gré mal gré aux côtés du reste du monde. De la part d’un homme dont on sait bien qu’il n’en ignore rien, ce silence trahit pour le moins un parti pris délibéré et fait de son ouvrage un recensement des clichés plus qu’un catalyseur d’une réflexion salvatrice sur l’avenir du continent noir.

Marcel Kabanda

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 121 - Janvier 2004
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