Survie

Centrafrique : Mémoire

(mis en ligne le 1er juillet 2004) - Odile Tobner

Le mois de juin 2004 a vu en France une multitude de manifestations, cérémonies, émissions audiovisuelles, publications, pour commémorer la victoire des alliés sur l’Allemagne hitlérienne. À cette occasion, on a rappelé le martyre de la petite localité d’Oradour-sur-Glane, dont toute la population fut massacrée par une troupe de SS en mouvement vers le front de Normandie. " Nous n’oublierons jamais ", a martelé M. Raffarin.

On peut rappeler à cette occasion que Gide, dans Voyage au Congo, rapporte un fait d’armes analogue, perpétré par les troupes coloniales françaises en Oubangui-Chari, actuellement Centrafrique. Le motif était que certains indigènes refusaient de se plier à la corvée du ramassage forcé du caoutchouc dans la forêt. Pour faire un exemple les troupes encerclèrent un village, exécutèrent les hommes et incendièrent les cases après y avoir enfermé femmes et enfants.

Que ce haut fait soit enseveli dans l’oubli montre toute la distance qui existe entre la Centrafrique et un pays libre, maître de sa mémoire. Est-ce que les Allemands demandent aux Français d’oublier ? Est-ce que la déclaration de Raffarin est prise comme une déclaration de haine des Allemands ? Non. On n’en veut pas aux Allemands, on n’en veut qu’au nazisme.

Pourquoi alors tout est-il mis en œuvre pour empêcher la mémoire africaine de se constituer ? Pourquoi laisse-t-on les Bruckner, les Lugan, les Smith et tous les manuels scolaires répandre une idéologie d’absolution du crime, en plaidant l’innocence et même la bienfaisance de la colonisation ? Parce que le colonialisme est bien vivant et toujours triomphant et que l’Afrique est toujours sous sa poigne de fer et d’argent.

De Gaulle disait, lors de la défaite de 1940, à peu près ceci : les chars nous ont vaincu, un plus grand nombre de chars vaincra l’ennemi. C’est ce qui s’est passé. Où sont les divisions supérieures en armement qui vaincront le colonialisme ? J’entends les rires de certains. Est-ce que cela signifie sa victoire définitive, dans une fin de l’Histoire rêvée par quelques-uns, figée dans un rapport inégal de nature essentielle ? Ce serait oublier la grande ruse de l’Histoire : le colonialisme travaille à sa propre perte et pas seulement contre les opprimés. On verra qu’il a disparu quand la Centrafrique commémorera en grande pompe ses morts pour le caoutchouc... et y invitera un Premier ministre français, trop heureux de stigmatiser l’infâme colonialisme.

On n’en est pas encore là. Sassou Nguesso s’apprête en effet à célébrer... l’arrivée de Savorgnan de Brazza en Afrique centrale (cf. Ils ont dit, P. WAJSMAN). Peut-on lui suggérer une bonne lecture ? Il s’agit de la biographie que René Maran consacra en 1951 à Savorgnan de Brazza, où l’auteur, d’une érudition sans faille, se plaît à reproduire le texte du traité d’établissement français dans cette région, où, en échange d’une cession à perpétuité de territoire, le potentat local " s’en rapporte tout à fait à la générosité du gouvernement français "

Odile Tobner

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 127 - Juillet Août 2004
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