Survie

Congo : A Fleur de Presse : Bientôt des manœuvres militaires franco-congolaises sur le Lac Kivu

(mis en ligne le 1er juillet 2004) - François-Xavier Verschave

L’Observateur (Kinshasa), Bientôt des manœuvres militaires franco-congolaises sur le Lac Kivu, 16/06/2004 (Luc-Roger Mbala BEMBA) :
" Ces manœuvres militaires s’inscrivent dans la perspective de la formation de la nouvelle armée structurée et intégrée. Le Chef d’État-Major général des Forces armées de la République démocratique du Congo, l’amiral Liwanga Mata-Nyamunyobo a promis que les troupes gouvernementales reprendront bientôt le contrôle de toute la province du Sud-Kivu. [...] Si sur le plan politique, les autorités congolaises, en l’occurrence le chef de l’État, entreprennent des contacts avec la France pour l’envoi d’une opération Artémis II à Bukavu, dans le milieu de l’armée, de nouvelles initiatives sont en train d’être prises. Parmi celles-ci l’on parle de la préparation des manœuvres militaires franco-congolaises sur le Lac Kivu.
"Ces manœuvres militaires s’inscrivent dans la perspective de la formation de la nouvelle armée structurée et intégrée. Et surtout qu’il existe des accords de défense commune entre la France et la Rdc", a déclaré à L’Observateur un haut-cadre de l’armée nationale congolaise avant d’indiquer que les mêmes démarches sont menées auprès des autorités militaires américaines pour la formation de l’Armée nationale unifiée et intégrée. "

On ne peut exclure une part de bluff de la part de ce haut gradé congolais ; d’autant que la France n’a officiellement avec le Congo-K que des accords de coopération militaire (et non " de défense "), et que la référence au Pentagone est évidemment une fausse fenêtre - ce dernier étant plutôt engagé côté Kigali. Mais il faut rappeler que les services secrets français n’ont jamais cessé de favoriser l’approvisionnement en armes des forces impliquées dans le génocide (ex-FAR et Interahamwe, cf. Noir silence, Les arènes, 2000), fer de lance de l’armée de Kinshasa. Le Soudan était l’un des principaux relais de ce réarmement - ce qui contribue à expliquer la tolérance française envers les nettoyages ethniques de Khartoum. Comme l’écrivait le général Huchon à la fin du génocide, le 5 juillet 1994, " le FPR sera toujours notre adversaire (ennemi ?) car marxiste et totalitaire, donc irrémédiablement opposé à notre culture démocratique et humaniste ". Le général commandait la coopération militaire française...

Cet antagonisme contre le parti au pouvoir à Kigali, et donc ce soutien aux forces génocidaires qui le combattent, sont si fondamentaux qu’ils peuvent déterminer ailleurs de très vifs renversements d’alliance. La Françafrique, qui a soutenu jusqu’au bout Mobutu contre Laurent-Désiré Kabila, s’est tôt ralliée à ce dernier (par l’entremise, entre autres, de l’influentissime général Jeannou Lacaze) dès qu’il s’est retourné contre le Rwanda aux côtés des ex-FAR et des Interahamwe. Alors chef d’état-major de l’armée congolaise, Joseph Kabila commandait ce douteux attelage militaire. Il le promeut encore à la tête de l’État, à la grande satisfaction de Paris.

L’on comprend ce que signifieraient des manœuvres franco-congolaises sur le lac Kivu, frontalier du Rwanda, avec les forces génocidaires dans le side-car ! Pour Pierre Bigras, de l’Observatoire de l’Afrique centrale (Obsac), si la France sort " encore une fois de son chapeau une autre opération Turquoise (1994 au Rwanda, ou Artémis 2003 en Ituri) pour épargner la défaite totale à ses alliés génocidaires [...], il est peu probable que Paul Kagame cherchera à éviter un affrontement direct. La donne politique a en effet dramatiquement changé entre les États-Unis et la France et certains cow-boys du Pentagone et de la CIA aimeraient bien voir du sang français couler dans de vains combats sans lendemain à la frontière du Rwanda. L’avantage technologique de la France [...] ne lui sera pas d’un grand secours face à des troupes aguerries à la guerre de guérilla [...]. Militairement, la France arrivera à s’imposer dans certaines villes, mais politiquement la mort de soldats français au quotidien deviendra vite insoutenable pour le président Chirac. [...] Même à 20 ou 30 soldats rwandais tués pour chaque militaire français perdu, cela n’arrêtera pas le Rwanda. La France, elle, ne pourra soutenir une telle lutte mortifère pendant plus de quelques mois ; au nom de quels intérêts stratégiques pourra-t-elle justifier la mort de ses soldats ? Il en va de son prestige et de sa crédibilité qu’elle ne s’engage pas à nouveau militairement dans cette région du monde où elle a soutenu un régime génocidaire (et continue de soutenir ses derniers relents, perdus dans les montagnes du Kivu montagneux)."

Même si le prestige et la crédibilité de la France en Afrique ne valent plus grand chose, même si le jeu américain dans les Grands Lacs ne vaut guère mieux, ce n’est pas à notre pays d’aller rallumer un conflit génocidaire. Nous respectons tout à fait le droit du Congo-Kinshasa de se défendre, nous contestons la stratégie régionale de Kigali, mais il serait temps que les Congolais comprennent que l’alliance avec les nostalgiques du génocide dessert totalement leur cause, et ne grandit pas leur pays.

François-Xavier Verschave

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 127 - Juillet Août 2004
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