Survie

Congo Brazza : Le " complot téké ", un boomerang ?

(mis en ligne le 1er juillet 2004) - Christian Loubier

Nous avons informé nos lecteurs du hold-up juridico-politique tenté par la Chiraquie sur la procédure ouverte devant le Tribunal de Meaux à propos des 353 jeunes gens disparus du Beach de Brazzaville en mai 1999. Cette procédure joue désormais un rôle central dans la vie politique congolaise. Très énervé par cette affaire, sur laquelle plusieurs de ses proches ont été entendus par le juge Gervillié [1], le pétrodictateur Sassou Nguesso ne néglige pas cependant d’en tirer prétexte pour régler quelques comptes politiques locaux. Comme sous son précédent règne (de 1979 à 1990), les crises qui secouent son régime ont toujours paru pour lui des occasions de réaménager en sa faveur les rapports de force au sein de l’appareil d’État. Sassou veut ainsi non seulement montrer qu’il est, contre vents et marées, le seul maître à bord, mais aussi couper l’herbe sous les pieds des clans politiques rivaux qui, au sein même de son régime, veulent prendre pied sur ladite affaire pour accélérer sa fragilisation politique.

À défaut donc d’un procès local - que récuse d’ailleurs le collectif des parents des victimes, pour absence d’impartialité -, Sassou actionnera le couperet politique pour consolider l’hégémonie de son clan. Pour ce faire, le clan Sassou ébruite l’imminence d’un " complot téké " ourdi de longue date pour renverser les institutions en place. Les noms de ses principaux instigateurs sont jetés en pâture : André Okombi Salissa et Me Martin Mbemba, tous deux de souche téké et ministres de l’actuel gouvernement.

Le choix de ces deux personnes n’est pas fortuit. Le premier est un des rares membres du gouvernement à jouir encore de la "légitimité" de la guerre de 1997 qui a porté Sassou au pouvoir le 15 octobre de la même année. Après le réaménagement de l’appareil militaro-politique en 2002, qui a permis de limoger les Katangais [2] des postes stratégiques de l’État, c’est maintenant Okombi Salissa, alias " Tout bouge ", qui est dans la ligne de mire du clan mbochi. Deux boulets lui ont déjà été attachés au pied pour l’habillage de son éviction : son immense parc immobilier, tant à Brazzaville qu’en France, et son fulgurant enrichissement qui le fait soupçonner de battre monnaie avec la complicité supposée de son collègue ministre des Sports, Mbani, lui aussi de souche téké. Quant à Me Martin Mbemba, l’actuel ministre de la Justice et avocat de formation, le clan Sassou lui reprocherait " son silence calculé " sur l’affaire des disparus du Beach : il ne croiserait pas assez le fer avec les associations impliquées dans cette affaire.

En préparant la neutralisation politique de ces deux " poids lourds " du gouvernement, le clan Sassou chercherait d’une part à rendre impossible une jonction des oppositions autour de l’affaire du Beach ; d’autre part, il voudrait étouffer la possible structuration politique du groupe majoritaire téké qui est le dépositaire dans l’imaginaire national de la légitimité de la possession de la terre. [3]

En 1990 déjà, au plus fort du mouvement de la "perestroïka", le clan Sassou avait évoqué l’imminence d’un complot téké contre son régime - pour reprendre la main et tenter d’endiguer l’érosion d’impopularité qui menaçait de l’emporter. Mais cela avait produit au sein de l’opinion un effet autre que celui escompté. L’arrestation de ses adversaires politiques potentiels de l’époque - le colonel Gangouo, Clément Mierassa, Célestin Gangara Nkoua et bien d’autres, tous tékés -, digne des méthodes de la Stasi est-allemande, avait radicalisé les positions des partisans du pluralisme politique, leur permettant d’obtenir en 1991 la convocation d’une conférence nationale.

Quatorze ans après, l’évocation d’un nouveau " complot téké " servira-t-elle de terreau aux changements véritables qu’appellent de tous leurs vœux les populations congolaises ? Le décor social n’a pas changé d’un iota : infrastructures hospitalières dégradées, routes délabrées, arriérés des salaires, détournements des deniers publics, enrichissement illicite des clans au pouvoir, gestion opaque des recettes pétrolières, gestion clanique des affaires publiques, violation massives des droits humains élémentaires, impunité généralisée, corruption au sommet de l’État...

Christian Loubier

[1La gestion de cette affaire par la France est aussi vécue comme un enjeu très important par Sassou, avec la perspective immédiate de son voyage à Paris le 14 juillet. Elle est perçue comme une sorte de thermomètre de la "chaleur" des relations entre les clans Chirac et Sassou. Ne négligeant aucun détail, ce dernier s’apprête à inonder Paris de ses anciens miliciens Cobras, en essayant de déstabiliser les témoins dans l’instruction de Meaux.

[2Ce terme désigne les ressortissants de la région de la Likouala (nord-est) qui ont apporté un appui militaire massif à Sassou dans son coup d’État du 15 octobre 1997. Leur chef de file est l’actuel président du Sénat Ambroise Noumazalaye. Ils sont perçus comme les véritables vainqueurs de la guerre civile de 1997.

[3Cette légitimité revient à ce groupe suite au traité intervenu au 19ème siècle entre le roi des Tékés, Makoko, et l’explorateur français Pierre Savorgnan de Brazza, ouvrant à ce dernier les terres du royaume. De là vient la coutume selon laquelle la mairie de Brazzaville doit toujours échoir à un téké.

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 127 - Juillet Août 2004
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