Survie

ÉDITO : Songe d’une nuit d’été

(mis en ligne le 1er juillet 2004) - François-Xavier Verschave

À Survie comme en ces Billets, nous nous tenons au bord des failles par où ne cessent de monter les consentements sociaux à l’inhumanité, qu’il s’agisse de criminalité économique ou politique, souvent sans bornes. La faculté des groupes humains et le talent de certains leaders ou "décideurs" à relancer la fabrique à misère, à torture, à massacres, a quelque chose de stupéfiant. Voyez le nettoyage ethnique au Soudan, la guerre brûlant de reprendre au Kivu, le jeu avec le feu en Côte d’Ivoire... Ou encore la nullité des discussions du G8 sur des maux aussi cruciaux que le sida, la dette et la criminalité financière, maux qui condamnent à mort des dizaines de millions d’êtres humains, et des centaines de millions à une vie infra-humaine... Il est encore question de cela dans ce numéro.

On s’aperçoit que les grandes résolutions et les premiers progrès institutionnels provoqués par la Seconde Guerre mondiale et la Shoah ont été comme avalés par des boulimies de pouvoir et de fric. Même si nous ne rêvons pas de changer la nature humaine, nous savons qu’il est possible de canaliser, partiellement et temporairement, l’énergie nauséabonde qui concocte l’enfer sur terre. Le refus du mépris, le dégoût du pire poussent à construire des endiguements. Telle la Cour pénale internationale (CPI), qui rompt avec un mouvement mortifère de dérégulation généralisée.

Aller plus loin dans ce sens - et empêcher par exemple la CPI d’être croquée avant l’âge de la parole-, cela suppose de réveiller le meilleur de l’énergie humaine - qui côtoie la pire, haine et mépris. Ainsi avons-nous perçu, durant notre colloque du 24 juin sur les paradis fiscaux et judiciaires, comment la broyeuse ultralibérale se nourrissait en l’extrêmisant d’une aspiration pluriséculaire à la liberté. Or il n’est pas question de récuser cette aspiration, qui a aussi enfanté la démocratie et une partie des droits de l’Homme.

Avec quelle énergie ne pas laisser périr dans une indifférence monstrueuse les victimes programmées de la planification ethnique du régime soudanais ? Ne pas laisser entrer en collision Congolais et Rwandais, Ivoiriens du Nord et du Sud ? Bousculer le cynisme du G8 ? Nous sommes loin des mobilisations festives de Band Aid, initiées par Bob Geldorf. Mais d’autres refus, d’autres types de mobilisation sont en train d’émerger, plus discrètement. Avouons notre impatience. Elle vient sans doute de notre faible accommodation au fonctionnement inédit, "connectique", des nouveaux réseaux de contre-pouvoirs civiques. On peut quand même rêver à une intelligence collective s’exerçant à réduire la propension de l’humanité à se martyriser elle-même.

François-Xavier Verschave

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 127 - Juillet Août 2004
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