Survie

Gabon : remous autour de la dette

(mis en ligne le 1er juillet 2004) - Victor Sègre

Si le Gabon est un pays dont le PIB par habitant est parmi les plus élevés, c’est aussi un des plus endettés : 67 % des recettes fiscales vont au service de la dette (Bulletin du CADTM, 01/2004). Les lecteurs de Billets, habitués au principe des vases communiquant entre ressources publiques et fortunes privées dans les néocolonies françafricaines, ont compris comment on en est arrivé là...

Cependant, même si la production pétrolière reste importante, elle est en baisse depuis 1997. Omar Bongo tentait donc depuis quelques temps d’obtenir le rééchelonnement de la dette extérieure gabonaise auprès du Club de Paris (organisation informelle des créanciers publics, domiciliée à Bercy), et ses demandes se sont faites plus pressantes à l’approche des " élections " présidentielles. Or ce rééchelonnement est subordonné à l’acceptation d’un plan de " réformes économiques " validé par le FMI, au sein duquel les USA bloquaient depuis mi-2003 le dossier gabonais.

Selon La Lettre du Continent du 15 avril, " Nicolas Sarkozy, le nouveau grand argentier de Bercy, n’a pas l’intention de laisser au nouveau chef de la diplomatie française, Michel Barnier, son masque et ses carnets intimes africains. " À peine installé à Bercy, il " a appelé Omar Bongo pour l’aider à plaider sa cause au FMI ". D’autant qu’il souhaite s’offrir, pour mieux survoler le scrutin présidentiel, un hélicoptère Super-Puma à 15 millions de dollars.

Omar Bongo a donc été reçu fin mai - plutôt discrètement semble-t-il... - par George Bush, qu’il a félicité pour son action en Irak. Le Gabon avait déjà signé avec les États-Unis, en septembre 2003 un accord de protection mutuelle contre les foudres de la Cour pénale internationale. Des liens existent également entre les deux pays, selon l’ambassade américaine, dans la formation des officiers de la marine gabonaise. Si, à cause de la faiblesse du dollar, Bongo a refusé d’augmenter sa production pétrolière - qui, comme le reste de la production africaine, intéresse de plus en plus Washington -, il a exhorté les industries américaines à accroître la prospection pour découvrir de nouveaux gisements. Il a également négocié l’achat de nouveaux Boeing et la venue d’instructeurs en matière de sécurité et de " lutte contre le terrorisme ". (AFP, 26/05/2004)

Quelques jours plus tard, le FMI a approuvé " l’octroi d’un crédit stand-by de 102 millions de dollars sur 14 mois en faveur du Gabon pour soutenir le programme de réformes économiques du gouvernement " - programme qui consiste évidemment en davantage de privatisations et de restriction des dépenses publiques. Il semble que le domaine de la sylviculture soit particulièrement visé (AFP, 28/05/2004).

Omar Bongo avait déjà profité de sa visite à George Bush pour signer un accord de libéralisation du transport aérien en faveur des États-Unis. Dix jours plus tard, l’accident d’un avion de la compagnie Gabon-Express venait illustrer à la fois l’absence de contrôle public de la sécurité aérienne et l’inexistence des dispositifs de secours (AFP, 09/06/2004). Selon Gabon Flash du 14 juin, les secours " officiels " auraient même chassé des pêcheurs nigérians qui portaient les premiers secours aux victimes du crash, sans pour autant prendre la relève : ils attendaient des instructions concernant la présence supposée d’une forte somme d’argent dans l’avion. En tout cas, nul doute que les prescriptions du FMI vont assainir l’espace aérien gabonais...

Le 11 juin, le Club de Paris acceptait à son tour un rééchelonnement de la dette sur 14 ans, dont 3 ans de grâce (AFP, 11/06/2004). Pas de quoi soulager les finances du pays, puisqu’il s’agit seulement de le rendre solvable dans l’intérêt des créanciers. Mais de quoi permettre à l’argent de couler à nouveau dans quelques poches bien placées.

Est-ce la crainte de voir l’économie gabonaise s’aventurer hors de la Françafrique (outre les États-Unis, la Chine prend également une part grandissante dans les secteurs militaro-pétroliers et miniers), ou bien est-ce simplement pour fêter la bonne nouvelle de la réception de Christian Poncelet (le très chiraquien président du Sénat) en grande pompe à Libreville quelques jours plus tard ? Accompagné de Guy Penne (ex Monsieur Afrique de Mitterrand), il a " exalté [rien que ça !] l’excellence des relations entre la France et le Gabon " (AFP,17/06/2004). Une mauvaise nouvelle pour les Gabonais.

Victor Sègre

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 127 - Juillet Août 2004
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