Survie

Irak : A Fleur de Presse : Mercenaires

(mis en ligne le 1er juillet 2004) - François-Xavier Verschave

Libération, Irak. L’armée mercenaire des Américains, 09/06/2004 (Didier FRANÇOIS) :
" Hilare, et pas peu fier, Sacha exhibe à qui veut son badge plastifié. Flanquant le sceau du département de la Défense des États-Unis, sa photo et un grade : "GS-15", une classification équivalente au rang de lieutenant-colonel avec avantages afférents. Accès libre aux bases militaires, transport gratuit sur les avions de l’US Air Force, garde-à-vous réglementaire en prime. Le comble de l’ironie pour cet ancien ennemi juré de l’Amérique, ex-milicien serbe en Bosnie, artisan du nettoyage ethnique dans la région de Banja Luka. En d’autres temps, sous une administration précédente, Sacha aurait encouru l’opprobre de Washington et les foudres de la justice internationale. Les nécessités de la guerre ont primé sur les leçons de morale. Le voici "contractant civil de la Défense", chargé d’instruire les jeunes recrues de la future armée irakienne. Une force que les stratèges du Pentagone jurent vouloir "respectueuse des droits de l’homme". À en juger par le curriculum vitae de ses formateurs, l’avenir de l’Irak démocratique ne se profile pas sous les meilleurs auspices.
Miliciens serbes, paramilitaires protestants d’Irlande du Nord, phalangistes libanais ou supplétifs israéliens de l’armée du Sud-Liban, tout ce que la planète compte de soldats perdus se retrouve aujourd’hui en Irak, enrôlés à titres divers dans la croisade de George W. Bush. Au total, quelque 20 000 "affreux" de toutes nationalités vendent leurs services aux forces d’occupation américaines, recyclés sous le vocable, politiquement correct, de "contractants civils". Le tour de passe-passe ne trompe personne, surtout pas la résistance irakienne qui prend régulièrement pour cible ces agents de sécurité armés qu’elle considère comme des mercenaires de la bannière étoilée.
À Bagdad, ce week-end, six commandos américains engagés par la société Blackwater Security Consulting sont tombés dans une embuscade, sur la route de l’aéroport. Quatre membres de cette société, basée en Caroline du Nord, et très liée au commandement des opérations spéciales, avaient été lynchés à Fallouja, en mars dernier, entraînant en riposte l’assaut du 1er corps expéditionnaire des marines contre la ville. "La mise à mort, à Fallouja, dans des conditions extrêmement choquantes, de quatre citoyens américains employés par une entreprise de sécurité, a révélé le rôle grandissant que les sous-traitants jouent en Irak", constatent des sénateurs dans une lettre adressée au secrétaire à la Défense, Donald Rumsfeld. "Nous serions face à un précédent dangereux si les États-Unis autorisaient la présence d’armées privées ne devant rendre des comptes qu’à ceux qui les paient." Le risque est en fait bien réel. Quand éclate le scandale des tortures infligées à des prisonniers irakiens, un rapport (commandé par l’état-major) révèle que certains interrogatoires musclés ont été délégués à ces "contractants" qui travaillent indirectement pour le compte des agences américaines de renseignement.
Tous ne font bien sûr pas le coup de feu, loin de là. [... Il y a ceux qui] servent de gardes du corps aux hommes d’affaires ou aux journalistes des grandes chaînes de télévision anglo-saxonnes, [... ceux qui] assurent la surveillance statique des sites réputés sensibles. Les "instructeurs" forment les unités irakiennes de la police, de l’armée et des différentes "forces de protection" mises sur pied par la coalition. [...] En termes d’effectifs, les sous-traitants civils du département de la Défense forment, de fait, le second contingent de la coalition, devant les Britanniques.
[...] L’incontournable société Blackwater, qui s’occupe de la protection rapprochée de Paul Bremer, le véritable proconsul de l’Irak, s’est également vu confier la garde du gouvernorat de Najaf, ville sainte convoitée par tous les mouvements chiites. Au cours d’une attaque lancée par les miliciens de l’imam radical Moqtada al-Sadr, Blackwater a utilisé ses propres hélicoptères pour soutenir ses gardes de sécurité. Le bilan de la bataille n’a jamais été rendu public. Les victimes des deux bords ont été discrètement passées aux pertes et profits. C’est un des avantages de la privatisation de la guerre dont l’Irak est le laboratoire. [...]
Le marché de la sécurité en Irak rapporte gros. Très gros. Au total, Blackwater a touché 57 millions de dollars depuis 2002. Erinys a décroché un contrat de 40 millions de dollars pour encadrer 6 500 peshmergas, les combattants kurdes qui seront chargés de surveiller les installations pétrolières dans le nord de l’Irak. [...] "Les directeurs d’entreprise [de sécurité] prennent en moyenne 50 % sur chaque affaire", explique un garde du corps français [...]. "[...] Les gars de Blackwater sont à 18 000 dollars par mois. Ce sont les mieux payés. Il faut dire qu’ils font un peu partie de la maison. Ils n’embauchent que des anciens des forces spéciales ou des services secrets américains..." "

L’essor du mercenariat promet pire encore que la guerre : une police et une armée formée par des criminels contre l’humanité "recyclés", comme le Bosno-Serbe Sacha. La France a fait la même chose depuis longtemps, par exemple fin 1996 au Zaïre. Les États-Unis ont passé la vitesse supérieure et les gourous de notre armée rêvent comme souvent de les imiter.

Parmi les avantages du vrai-faux mercenariat genre Blackwater, consanguin des forces spéciales et des services secrets, il y a celui d’épargner les pertes de son propre camp à la sensibilité de l’opinion publique. Au Rwanda, de même, les pertes subies par les forces spéciales françaises en guerre contre le FPR ont été discrètement enfouies. La presse n’a pas enquêté. Et l’on ne voit guère l’équivalent au Parlement français de l’inquiétude manifestée par le courrier des sénateurs américains.

François-Xavier Verschave

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 127 - Juillet Août 2004
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