Survie

Rwanda : une condamnation peu raisonnable

(mis en ligne le 1er juillet 2004) - Sharon Courtoux

Déclaré non coupable d’atteinte à la sûreté de l’État, l’ancien président rwandais, Pasteur Bizimungu, a été condamné le lundi 7 juin à 15 ans de prison pour " détournement de deniers publics, rumeurs incitant à la désobéissance civile et association de malfaiteurs ". Le premier point retenu par le tribunal contre l’accusé fait sourire dans un pays où (comme dans bien d’autres) plus d’une haute personnalité s’accordent des libéralités avec l’argent public. Le second et le troisième visent la violation de la législation sur les partis politiques par la tentative de créer le Parti démocratique du renouveau (PDR-Ubuyanja), accusé de prôner la haine ethnique, et de former une milice. Réagissant à ce procès, Alison Des Forges (de l’organisation de défense des droits de l’Homme Human Rights Watch) commente : " Il est décevant qu’on l’ait trouvé coupable au terme d’un procès qui n’a pas duré très longtemps sur la base de preuves qui n’étaient pas franchement convaincantes ". Mme Des Forges ajoute au sujet de l’indépendance du système judiciaire rwandais : " Il semblerait qu’il reste encore du chemin à faire ".

Le passé de Pasteur Bizimungu peut prêter à soupçon sur la sincérité de sa volonté de bâtir un "nouveau Rwanda" purgé des haines qui l’ont détruit. Rien, cependant, ne semble indiquer sans conteste qu’il ait tenté de remettre cette destruction à l’ordre du jour. Le pays est confronté avec des difficultés à la suite du génocide des Tutsi dont le reste du monde a du mal à imaginer l’ampleur. Certes. Raison de plus pour les affronter avec d’infinies précautions. Transformer l’ancien président en martyr est sans doute la meilleure façon de conforter la fraction de la population encore sous l’influence de l’idéologie génocidaire dans ses convictions. Ce choix le fait apparaître davantage comme un concurrent politique à l’actuel Président à évincer définitivement que comme un délinquant. Il y avait certainement mieux à faire. À chercher les raisons qui ont conduit au déraisonnable on se perd en conjectures.

Au Rwanda, personne n’a droit de propriété sur le refus de l’idéologie qui a conduit au génocide. Ce refus est un bien commun à élaborer, à distribuer en toute gratuité et à exporter sans souci d’autre bénéfice qu’en termes de vies humaines. Il est le préambule de la légitimation de l’émergence d’une opposition politique à un pouvoir qui -comme tout pouvoir- en a besoin. Si ceux dont les préférences portent sur l’ancien ou l’actuel Présidents en sont convaincus, ils trouveront des voies et moyens pour se retrouver dans la seule intention commune qui compte aujourd’hui : réparer leur pays.

Sharon Courtoux

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 127 - Juillet Août 2004
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