Survie

Sénégal : A Fleur de Presse : Forces françaises du Cap Vert

(mis en ligne le 1er juillet 2004) - François-Xavier Verschave

Le Quotidien (Dakar), Forces françaises du Cap Vert : Le difficile démembrement d’un empire colonial " glorieux ", 25/06/2004 (Marc BALL) :
" Les 3 et 4 juillet prochains, le 23 e Bataillon d’Infanterie de Marine (23e Bima) fêtera ses vingt-cinq années de présence à Dakar avec une cérémonie militaire et des portes ouvertes. Avant-hier, ses officiers ont accueilli exceptionnellement la presse pour présenter la grande silencieuse française. Le 23 e Bima fait partie des Forces Françaises du Cap Vert (Ffcv), constituées de 1 100 personnes soit 800 familles. Ils disposent de tanks, blindés, armes lourdes et autres équipements. Au regard de l’histoire coloniale, la question qui se pose est de savoir ce qui justifie encore leur présence dans un Sénégal indépendant ?
Lors d’un déjeuner de presse à Tambacounda, dans le cadre de l’opération "Vulcain", un haut gradé militaire nous confiait que "la France depuis 1998 avait repris le même travail que durant la colonisation". De quoi donner des frissons dans le dos. Un avis isolé ou une logique de corps ? Quoi qu’il en soit, leur slogan se décline ainsi : "Fier et fort, grogne et mord". Mais qui mordre ?
Un "passé glorieux" (sic) [est] décrit dans leur brochure. [...] La perpétuation [...] des "traditions glorieuses" du 23e Régiment d’infanterie coloniale, les "campagnes de pacification" au Maroc de 1908 à 1913, en Indochine de 1945 à 1955, en Afrique du Nord (Maroc, Algérie et Égypte) de 1956 à 1962 constituent ce glorieux passé. Un euphémisme négationniste des massacres coloniaux.
Concernant la justification de la présence militaire française, le lieutenant-colonel Antoine, commandant en second du 23e Bima, explique qu’"elle s’est faite à la demande du gouvernement sénégalais". Soit une logique d’alliance post-indépendance. Mais ajoute-t-il, "la France n’est jamais partie de ses colonies". La volonté du travail bien fait certainement, si ce n’est le difficile démembrement d’un empire colonial "glorieux". Un empire coûteux mais qui a su tisser des réseaux pour conserver les mannes coloniales. Sans compter que le Sénégal constitue également une plate-forme stratégique pour le contrôle de l’Afrique de l’Ouest.
La présence militaire française entre dans le cadre d’accords de défense qui datent de l’indépendance, et qui ont été renouvelés en 1974. Le lieutenant-colonel Antoine considère qu’il n’y a eu "aucun changement dans leurs missions". Car l’histoire continue... Ces missions sont en fait des missions intérieures de présence, des missions extérieures d’intervention limitées (comme en Côte d’Ivoire), des missions d’aide au profit de l’État sénégalais et de ses forces armées et enfin des missions d’aguerrissement et de mise en condition opérationnelle des unités françaises. Soit une mise à l’épreuve pour les futures "missions de pacification". Le Sénégal forme ainsi un terrain d’entraînement tropical pour ces troupes françaises. [...]
Le 23e Bima participe à la mise en condition opérationnelle des forces armées sénégalaises (notamment pour les opérations dans la Sous-région) avec par exemple des exercices de lutte contre des rebelles. Il participe aussi à l’application des plans nationaux prévus en cas de crise. [...] Or la Constitution du Sénégal en fait une prérogative régalienne de la souveraineté étatique. Pourtant, le lieutenant-colonel estime que la souveraineté nationale n’est pas mise à défaut car chaque mission se fait "en accord avec le gouvernement dans un cadre précis". Les gouvernements sénégalais, plus de 40 ans après l’indépendance, font encore appel à cette forme de tutorat.
Comme le dit si bien le capitaine Honstettre, dans un article de la brochure, datant du 20 janvier 2004, quatre mois au sein du 23e Bima, "c’est tout d’abord l’immersion chez nos camarades coloniaux". Et oui, le colon n’était pas que blanc. Il constate qu’au Sénégal, "il reste un peu de la France d’avant. Celle des colonies et de l’aventure africaine". Et quelle aventure ! Pour le capitaine, le Sénégal c’est "surtout un pays tourné vers l’avenir dont les yeux ne se détournent pas du grand frère français". Le paternalisme donneur de tapes dans le dos a de beaux restes.
Les militaires français vivent reclus sur la magnifique presqu’île de Bel Air. Le lieutenant-colonel Pierre Marcel, chef de corps du 23e Bima, compare leur camp à un village. Un village où l’on trouve de nombreuses activités de loisirs pour toute la famille : plage, plongée, voile, hippisme, parachutisme, moto, cinéma, tennis, foot.
Mais ce microcosme social, loin des autochtones, alimente un racisme plus ou moins larvé. Les clichés coloniaux hantent toujours les esprits. Le capitaine Honstettre considère au détour d’une phrase que la 1ère compagnie du 23e Bima va "à un rythme mettant à mal la mythique nonchalance africaine". Sans commentaire.
Aussi évoque-t-il "ces villages au milieu de nulle part, ces maladies bizarres et autres fièvres inexpliquées". On nage en pleine littérature coloniale. Et lorsqu’ils "plongent dans le Dakar nocturne", ils en ressortent avec une piètre réputation. Les scandales de leurs déboires arrosés et en douteuse compagnie ont plus d’une fois défrayé la chronique. Le lieutenant-colonel en rajoute une couche, considérant qu’il faut savoir "aimer l’Afrique dans ce qu’elle a de meilleur et de pire dans notre regard d’Européens". Disons plutôt de militaires français au Sénégal...voire de colons des temps modernes. "

Nous citons très largement ce reportage "édifiant" sur les pensées et les activités quotidiennes d’un bout de la Françafrique militaire. On imagine ce que peut donner dans une " mission extérieure " en plein conflit africain les " traditions glorieuses " du 23e Régiment d’infanterie coloniale au Maroc, en Indochine et en Algérie. Ce négationnisme n’est pas pour rien dans le comportement raciste des troupes d’élite françaises au Rwanda ou en Bosnie. Quant aux " exercices de lutte contre des rebelles ", ceux de la Casamance en l’occurrence ont senti le poids de ces " traditions ".

Plus généralement, cet article permet de mieux comprendre l’offensive de propagande récente visant à réhabiliter la colonisation : cela permet de rendre avouable la néocolonisation, et d’éviter de cacher la culture coloniale de ses gardiens.

François-Xavier Verschave

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 127 - Juillet Août 2004
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