Survie

Côte d’ivoire : conjurer le pire est encore possible !

(mis en ligne le 1er décembre 2004)

Communiqué de Survie, le 15/11/2004

Après cinq journées de violences d’une intensité inédite dans l’histoire récente du pays, du 6 au 10 novembre, la tension semble baisser en Côte d’Ivoire, même si pour l’instant de nombreux signes indiquent que la situation est loin d’être apaisée et pourrait s’embraser à nouveau. À ce jour, il est encore difficile d’établir un bilan exhaustif des conséquences humaines et matérielles. Il est à espérer que les enquêtes en cours pourront cerner l’ampleur de cette flambée de violences et révéler ses causes immédiates.

Au moment où les esprits retrouvent une sérénité propice à la réflexion, l’heure n’est-elle pas venue d’analyser sans passion ce qui se passe sous nos yeux pour déterminer si vraiment le pire est irréversible dans ce pays, comme certains nous le prédisent ?

Sans négliger le besoin impérieux de compter les morts et d’estimer les dégâts matériels causés, Survie voudrait inviter les Ivoiriens, les Africains, les Français, toutes les personnes éprises de justice et de paix à concentrer leur attention et se mobiliser désormais vers la tâche la plus urgente de l’heure, au delà des vérités et des mensonges des uns et des autres : le devoir de sauver les vivants !

Aucun Ivoirien, aucun Français ne doit limiter sa vigilance citoyenne à la seule préoccupation (légitime) de savoir le tort subi par ses compatriotes. Après le récent drame qui frappe nos peuples, il faut s’obliger mutuellement à identifier le bon itinéraire pouvant conduire à la paix. Tel est le défi que nous lance l’histoire, le seul combat qui mérite aujourd’hui d’être mené par qui veut rendre à la Côte d’Ivoire et tous ses habitants, qui tiennent une place centrale dans la région et le continent, toute son intégrité physique et morale. Ce combat exige de dépasser les vérités partielles, les positions partisanes. Il exige que l’on puisse situer l’ensemble des responsabilités, compter et pleurer ensemble tous les morts (africaines et européennes), rendre justice de façon équitable à toutes les victimes, secourir et protéger toutes les personnes que ce conflit continue de menacer, de fragiliser et d’exposer à la mort.

Une analyse attentive de la situation montre clairement que toutes les parties au conflit (le régime de Laurent Gbagbo, les ex-rebelles et leurs soutiens, les autres forces politiques ivoiriennes, la France) fondent chacune leurs actions sur des aspirations et des principes légitimes, mais toutes usent et abusent de mensonges et de demi-vérités, sans hésiter à recourir à des moyens peu recommandables quand leurs intérêts sont menacés. Nous ne devons pas être dupes de ces manipulations. Alors que toutes les parties ont admis les accords de Marcoussis et Accra III, on constate que chaque protagoniste s’en sert , non pas pour aller vers la paix, mais pour préparer et faire la guerre.

Nous devons refuser ces calculs politiciens et affirmer des exigences claires qui favorisent l’ancrage réel d’un processus de paix en Côte d’Ivoire : La France et l’ONU, doivent reconnaître clairement et publiquement (mieux vaut tard que jamais) que le régime de Laurent Gbabgo, légalement institué et reconnu tel par la Communauté internationale, a été victime d’un coup d’État doublé d’une agression soutenue par des États étrangers dont le Burkina Faso de Blaise Compaoré. Cette reconnaissance doit être assortie de sanctions claires contre tous les soutiens des rebelles de septembre 2002. Le régime de Laurent Gbagbo et les Forces Nouvelles devront répondre des violations massives des droits de l’homme. À ce propos, le récent rapport de l’ONU ayant établi ces violations doit être publié in extenso et sans édulcoration dans les plus brefs délais. Une Mission analogue devra enquêter sur les récentes barbaries commises depuis la reprise des hostilités le 4 novembre 2004.

Nous suggérons la création d’une Commission d’enquête parlementaire franco-africaine par le prochain Sommet de la Francophonie à Ouagadougou pour faire le bilan de l’opération Licorne, examiner si elle a encore sa place dans ce pays et pour quoi faire. Cette Commission devrait aussi lister l’ensemble des intérêts économiques français en Côte d’Ivoire, puis indiquer si et comment ils peuvent être défendus dans l’intérêt commun des deux peuples. Plus généralement, la situation présente montre qu’il est plus que temps de rompre avec les pratiques parallèles, politiques, militaires et économiques de la Françafrique. Plus la France tarde à tourner la page néocoloniale, plus les réactions de désespoir seront brutales. La fin des ingérences doit s’accompagner d’une montée rapide de la prise des responsabilités africaines, régionales (CEDEAO) et continentale (Union africaine). Il s’agit notamment d’éviter que les adversaires de la paix n’attisent les leviers de la haine et n’embrasent la région.

La Côte d’Ivoire est aujourd’hui dans une situation socio-politique très grave qui appelle une vigilance citoyenne en France et en Afrique, des actions claires et déterminées de la France, de la Côte d’Ivoire, de l’Union Africaine, de l’ONU pour conjurer le pire. Après la récente flambée de violences et son cortège de morts, de vies brisées, meurtries, l’heure est venue d’identifier les calculs meurtriers, s’obliger mutuellement à les rejeter et enfin agir avec sérieux.

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 131 - Décembre 2004
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