Survie

Lendemain d’élection au Cameroun

(mis en ligne le 1er décembre 2004)

Les temps sont durs pour les dictateurs. Malgré son succès à plus de 70 %, Biya se heurte à la coalition des malveillants. La presse privée a reproduit les articles du Figaro et de Libération, plutôt critiques à l’égard du régime, ainsi que le communiqué sévère du Parti socialiste français sur le déroulement de l’élection. Mais le comble a été atteint avec la diffusion, sur les ondes de RFI, d’une interview du cardinal Tumi parlant de « mascarade électorale » à propos de l’élection présidentielle. L’ire du ministre de la Communication, Fame Ndongo, s’est déchaînée contre la radio française. On parlait même de fermer ses émetteurs au Cameroun. Selon Fame Ndongo, la déontologie exige que toute info soit assortie d’une info contradictoire. Si demain RFI diffuse l’info que le Mont Cameroun est en éruption, il faudra absolument diffuser aussi le communiqué du ministre disant qu’il n’y a pas d’éruption. Or RFI n’a pas fait un sort aux déclarations complaisantes des obscurs Bedzigui et Haméni Biéleu, face au prestigieux et courageux Tumi.

On s’indigne aussi que RFI n’ait pas lu le message affectueux de Chirac à Biya (comme l’a fait Billets n°130, Ils ont dit). En effet, au Cameroun, la radio d’État consacre chaque jour du temps à lire les messages envoyés par Biya : au président de la République helvétique pour ses quatre-vingts ans, au Pape pour l’anniversaire de sa première messe, au Premier ministre des îles Fidji pour sa prise de fonction, etc. Ne dites pas à Fame Ndongo que, si le message de Chirac est resté confidentiel en France, c’est parce que ce grand snob de Chirac ne tient pas à afficher ses relations avec ce qu’il considère comme des ploucs africains, il tomberait de haut.

Où va le monde, si le pouvoir français n’est pas capable de tenir ses journalistes ? Ce n’est pas comme au Cameroun. Fru Ndi, président du SDF, ayant convoqué une conférence de presse mardi 19 octobre, un bataillon de gendarmes, avec casques et matraques, a pris position devant l’entrée pour l’interdire aux arrivants.

Finalement, RFI a tenu à justifier sa réputation de voix officielle du gouvernement français. Comme celui-ci ne tient pas à mécontenter le « Cher Paul », elle s’est fait un devoir de diffuser les déclarations élogieuses, sur le déroulement de l’élection, d’un certain pasteur Mfochivé, président de la fédération des Églises et missions évangéliques. Ce Mfochivé est, par ailleurs, un parent du Fochivé de sinistre mémoire : ministre de la police de Ahidjo, puis de Biya, il sévit pendant plusieurs décennies contre les mal-pensants camerounais, dont un grand nombre périrent de tortures, incarcérations, assassinats. Par contre aucun mot à RFI sur les exactions à Lomié, dans l’Est du Cameroun, subies par les Bamoun, soupçonnés de ne pas avoir voté Biya. Malgré les démentis officiels, ces exactions perdurent. Ceux des Bamoun qui restent encore à Lomié font partir leurs familles, avant de plier eux-mêmes bagages, citoyens camerounais interdits de séjour en un point du Cameroun.

Tout cela parce que, dans la compétition des « élites locales », c’est à qui aura apporté 100 % de voix à Biya, pour être en bonne place dans la distribution des prébendes - le grand, et d’ailleurs le seul, sujet « politique » de l’après-élection. Leur zèle n’ayant pas de limite, certaines localités rurales du Centre-Sud-Est, avec une population évaluée à quelque 2 500 âmes, se sont retrouvées avec 7 000 inscrits sur les listes électorales. Si de malheureux scrutateurs des partis d’opposition se présentaient, ils étaient chassés illico, manu militari. Le 31 octobre un correspondant de RFI indiquait sur les ondes que, selon des observateurs de l’Union Européenne, le scrutin ne répondait pas aux normes démocratiques en raison de nombreuses irrégularités, de l’utilisation abusive de l’appareil d’État par le candidat au pouvoir, et autres pratiques proscrites. Il s’agissait, il est vrai... de l’Ukraine !

Odile Tobner

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 131 - Décembre 2004
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