Survie

LIRE - Le Treatment Action Campaign en Afrique du Sud : « Ils meurent d’impatience de se battre », par le Dr Peter Dwyer*

(mis en ligne le 1er décembre 2004)

« Évitez le sida, entrez », dit l’enseigne à l’extérieur du sex-shop proche du front de mer de Durban. Juste à 100 mètres de là, 500 militants du Treatment Action Campaign (TAC, Campagne d’action pour les traitements), représentant 110 sections venues de toute l’Afrique du Sud, tenaient la seconde réunion du Congrès national du TAC. Leur but : planifier la suite de leur lutte en vue d’obtenir un programme global de traitements pour les 5 millions de personnes contaminées par le VIH/sida. L’Afrique du Sud a l’un des taux de prévalence du VIH les plus élevés au monde ; on estime que le sida a été responsable de 40% des décès d’adultes en 2001, jusqu’à 1 000 décès par jour, selon l’ONUSIDA - chiffre qui n’est pas contesté par le gouvernement que dirige l’African National Congress (ANC). Dans son allocution au Congrès le dernier jour, le représentant spécial de l’ONU pour le VIH/sida, Stephen Lewis, a souligné le caractère historique de cette campagne : il a comparé le TAC à certains des plus grands mouvements sociaux du 20e siècle et au mouvement altermondialiste du 21e siècle.

Des hétéro et homosexuels (mais la majorité était constituée par des femmes noires entre vingt et trente ans) s’étaient réunis avec des représentants du Congrès des Syndicats sud-africains (Congress of South African Trade Unions, COSATU) et d’autres groupes affiliés, tel le Conseil des Églises sud-africaines (South African Council of Churches) pour élire les dirigeants du TAC, ratifier ses statuts et, peut-être le plus important, discuter s’il fallait relancer une campagne de désobéissance civile. Objectif : forcer le gouvernement à signer et appliquer l’accord-cadre sur un programme national de prévention et de traitements, négocié en octobre et novembre 2002 par des représentants mandatés du gouvernement, des entreprises, des syndicats et de la société civile.

Pendant trois jours, des « Musulmans séropositifs » (positive Muslims), « le personnel de santé contre le Sida » (Health Care Workers United Against AIDS), des syndicalistes et des chômeurs, des socialistes et des ecclésiastiques qui forment le front uni du TAC, se sont embrassés, ont dansé, chanté, ri, pleuré (et, comme ce fut le cas d’une jeune femme, éclaté en sanglots irrépressibles provoqués par leur exaspération à l’encontre du gouvernement ANC), dans un Congrès qui a juré à l’unanimité de continuer la lutte pour obtenir des traitements, et s’est lancé une fois de plus dans la désobéissance civile. L’atmosphère était si grisante qu’il était difficile de ne pas faire de comparaisons avec le mouvement de libération contre l’apartheid. Mais même si les gens empruntaient aux luttes passées des airs populaires anti-apartheid, ils sont en train de créer leurs propres chants, danses et symboles qui s’inspirent de leurs épreuves et de leurs luttes sous un gouvernement ANC. Du jeune poète qui rappait de façon habile et polémique « Je me demande comment on peut avancer sur la route qui mène à la paix et la démocratie sans traitement », à la femme qui s’est dressée et a hurlé un « chant de louange » coutumier, on a quelque raison de penser que ce n’est pas à l’ANC que ces jeunes s’identifient, mais au TAC. Même si, comme dans une litanie, chaque délégué commençait son discours en rugissant « Viva TAC Viva ! », le public répondait à chaque fois avec un enthousiasme dont il ne se départait apparemment pas. Parmi les chants, « C’est TAC qui compte le plus depuis 1998 » (date de sa fondation), personne n’a jamais osé ou crié « Viva ANC ! » (y compris un parlementaire ANC qui s’est répandu en assez piètres excuses dans son discours devant le Congrès). [...] Le président national du TAC, [...] Zackie Achmat, (qui s’est proclamé socialiste, a été arrêté et détenu cinq fois, a vécu dans la clandestinité pendant dix ans sous l’apartheid), est adulé et respecté par les militants du TAC à la façon de Mandela ? Il est vrai que Mandela a vanté Achmat comme « un exemple dont le militantisme repose sur des principes qui sont admirés bien au-delà des frontières de l’Afrique du Sud ». [...] Ce n’est pas à la demande instante de Nelson Mandela en personne qu’Achmat a finalement renoncé à son refus de principe de prendre des médicaments antirétroviraux tant que tous n’y auraient pas accès, mais suite au vote unanime et aux supplications des délégués. Sans fanfare, il est devenu apparent de façon subtile, le dernier jour, que Zackie Achmat commencerait à prendre des antirétroviraux. En restant un militant propagandiste et en arborant un sourire de gamin, qui masque son combat constant contre la maladie, il a demandé pour la forme pourquoi il devrait permettre à Thabo Mbeki de tuer une autre personne.

Durant les trois dernières années en Europe, j’ai eu la chance de participer à beaucoup de manifestations anticapitalistes et à la manifestation d’un million de personnes au Forum Social Européen à Florence, en novembre 2002 ; mais cette fête-ci de la résistance a été une succession fantastique d’émotions, elle a produit une forte impression psychologique et spirituelle sur moi (et d’autres) comme je n’en avais jamais ressentie auparavant. Dès les premières chansons et danses qui ponctuaient les débats du Congrès, l’atmosphère était un mélange de fête et de frustration, de militantisme et de défi, empreint cependant d’une grande tristesse pour ceux qui sont morts et continuent de mourir sans raison parce que le gouvernement ANC a jusqu’ici refusé de payer des traitements. Pas étonnant que Mark Heywood, le secrétaire national du TAC, ait fait remarquer qu’un des principaux défis pour les activistes du TAC, c’était « de rester en vie ».

Ils étaient certes bien en vie tandis qu’au milieu d’une cacophonie d’acclamations qui réchauffait le cœur, les orateurs, pleins d’une assurance nouvelle, se succédaient pour réfuter l’idée avancée par le gouvernement selon laquelle les médicaments antisida sont inefficaces et toxiques. [...] TAC est une organisation enracinée dans une tradition populaire de résistance. Ce fut donc un rassemblement marqué par des danses, des chansons et des discours célébrant des luttes, qui tirent leur caractère de dures épreuves. [...] S’inspirant des victoires de la lutte pour la libération, le TAC a utilisé le droit de protester, les tribunaux, les chercheurs, la Commission des droits de l’Homme, la Commission de la concurrence et de nouvelles personnes morales pour essayer de changer la politique de l’ANC.

En ayant constamment à réfuter les accusations gouvernementales selon lesquelles ils sont en train de saper la démocratie, les militants du TAC ont montré qu’ils « ne sont pas des esclaves de la démocratie, mais des citoyens qui veulent que leur gouvernement leur rende des comptes », ainsi qu’Achmat l’a affirmé fièrement alors que des militants criaient sans cesse : « Sans traitement, pas ma voix ! ». Certes, il est fascinant de voir ces dirigeants qui se sont battus pour la démocratie découvrir maintenant qu’elle est brandie et utilisée pour leur demander des comptes. La semaine qui a précédé le Congrès du TAC, j’ai assisté à quatre meetings populaires dans des townships de Durban à propos de coupures d’eau et d’augmentations de loyer, durant lesquels les gens ont chanté : « Sans eau, pas ma voix ! » Cependant le TAC, c’est bien plus que cela. Durant les quatre dernières années, les militants ont transmis de nombreuses pétitions et déclarations au gouvernement, dont beaucoup sont restées sans réponse. Malgré cela, ils ont continué de mener leur campagne, et tout en appelant d’autres forces populaires à les rejoindre pour créer un « mouvement populaire en faveur de la santé », ils n’ont pas perdu de temps pour former et éduquer une nouvelle couche d’activistes ainsi que le grand public, en leur fournissant des explications sur le VIH/sida, leurs droits constitutionnels et d’autres questions plus vastes comme le pouvoir des compagnies pharmaceutiques dans la mondialisation. [...]

C’est une petite armée, mais une armée qui grandit, de bénévoles et de militants qui s’instruisent, informent, apportent un soutien moral, parfois en prenant de grands risques (très récemment, dans la township de Chesterville à Durban, une activiste du TAC, qui ne cachait pas sa séroposivité, a été brutalement attaquée dans sa maison). Souvent sous la pression, sans être sûrs de toujours faire ce qu’il fallait, les gens ont raconté comment ils organisaient des ateliers, comment ils apportaient un soutien pratique et chaleureux et une assistance socio-psychologique dans les hôpitaux, les cliniques et à domicile. Ils sont à juste raison fiers de ce qu’ils ont réalisé.

« En adhérant au TAC, a dit une femme âgée d’une voix essoufflée, mais avec enthousiasme, je me suis rendu compte que j’avais le pouvoir d’aider ma communauté ». Une autre femme plus jeune qui ne cachait pas sa séropositivité, venue d’une des régions les plus pauvres, la province du Limpopo, a expliqué qu’une unité de soins mobile ne vient dans sa région qu’une fois par mois. Pourtant, même dans cette localité, le TAC a aidé à constituer un petit groupe de gens qui savent au moins demander aux unités de soins mobiles leur liste de médicaments d’urgence, afin d’exiger qu’il y ait les médicaments appropriés pour les séropositifs. [...]

Cependant, d’une certaine façon, TAC est la victime de son propre succès. Une femme qui a été violée et qui, après avoir connu TAC, a assez d’assurance maintenant pour ne plus cacher sa séroposivité, a expliqué qu’elle ne peut pas faire face au nombre de gens qui viennent (souvent en cachette) lui demander de l’aide et des conseils après qu’on a diagnostiqué qu’ils étaient contaminés par le VIH. Un ouvrier agricole a raconté comment, grâce à l’information donnée par des camarades du TAC, il a persuadé un médecin libéral (blanc), dans une région rurale de l’ouest de la province du Cap, de venir parler aux gens sur le VIH/sida - grâce à quoi ce médecin est maintenant un membre actif du TAC. Mais il a quitté le Congrès en disant qu’il avait besoin de plus de soutien de la part du TAC. Bien que le Congrès se soit terminé sur l’hymne national, des sympathisants du TAC ont protesté ce soir-là durant un discours de la ministre de la Santé Manto Tshabalala-Msimang, très méprisée, ouvrant un colloque international sur le VIH/sida à Durban. Le jour suivant, des centaines de protestataires ont organisé une manifestation jusqu’au colloque en portant des croix en bois et des pancartes sur lesquelles étaient écrits les noms des personnes décédées de la maladie. Au meeting de protestation, alors que des scientifiques, des universitaires et des bureaucrates du gouvernement réunis au colloque se pressaient contre la fenêtre pour comprendre la raison du bruit, Zackie Achmat a déclaré qu’ils en avaient assez que le gouvernement « traîne les pieds » pour appliquer le programme de traitements antirétroviraux. « Nous leur avons accordé assez de temps pour agir en arrêtant notre campagne de désobéissance civile », a-t-il dit (une campagne pendant laquelle plus de 100 membres du TAC sont morts).

La semaine qui a suivi le Congrès du TAC a été marquée par une succession de vagues déclarations gouvernementales, promettant de mettre en route le programme de traitements bientôt. En novembre 2003, l’annonce par le gouvernement qu’il commencera enfin au début de 2004 (une élection générale doit avoir lieu avant juin) à fournir des médicaments antirétroviraux aux centaines de milliers de Sud-Africains qui en ont besoin, témoigne du succès d’une campagne militante populaire. Cependant, tout en se réjouissant de cette annonce, les activistes du TAC ne sont que trop conscients que la lutte est loin d’être terminée. Il est vrai qu’ils se sont maintenant chargés d’organiser une campagne nationale pour obtenir un « service de santé populaire » - afin que le traitement et le prévention du VIH/sida, ainsi qu’un système de santé convenable pour tous, soient un droit reconnu. Cette campagne s’organisera autour des exigences suivantes : un système de prévention administré par l’État, des soins médicaux et hospitaliers gratuits, des soins spécifiques de la mère et de l’enfant. Ce que le TAC, las des promesses orales et écrites, veut accomplir par de grandes campagnes de masse, c’est donner une expression concrète à la garantie constitutionnelle d’accès gratuit sur place aux services de santé.

* Le Dr Peter Dwyer (dwyerp@nu.ac.za) est chercheur post-doctorant au “Centre for Civil Society” de l’Université du Natal (Afrique du Sud).

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 131 - Décembre 2004
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