Survie

ILS ONT DIT... Paradis fiscaux et judiciaires

(mis en ligne le 1er janvier 2005)

« [Le 2 décembre 2004, la justice luxembourgeoise a clos sur un non-lieu l’enquête sur la chambre de compensation internationale Clearstram, l’un des principaux « notaires des paradis fiscaux »]. L’ouverture d’une information judiciaire à Luxembourg n’avait pour seul objectif que de contenir le scandale. Elle devait permettre de blanchir, à moindres frais, la société Clearstream. C’est fait. On a laissé pourrir ce dossier, sans aucune volonté d’enquêter, pendant trois années, refusant d’étudier les pièces compromettantes et d’entendre les témoins gênants.

Malgré tous leur efforts, les magistrats luxembourgeois, ne sont pourtant pas parvenus à “blanchir” entièrement la banque des banques luxembourgeoise. Loin s’en faut. Le communiqué [... du procureur] Carlos Zeyen [...], si on le lit attentivement, est accablant pour Clearstream. Le magistrat relève à plusieurs reprises que, si des faits délictuels sont avérés, il y n’y a pas matière à enquêter, car ceux-ci sont prescrits. [...]

Nous avons dénombré plus de cinquante poursuites pénales ou civiles en France, en Suisse, en Belgique [contre les livres Révélation$ et La Boîte noire], demandant plus de 6 millions d’euros de dommages et intérêts cumulés contre nous. Ces poursuites se sont toutes conclues à notre bénéfice, en première instance et en appel, sauf deux condamnations à un euro symbolique. [...]

Soit l’affaire Clearstream n’est pas une affaire et il est difficile de comprendre l’agitation incessante autour de ce groupe financier depuis la publication de Révélation$ en mars 2001 : changement d’actionnaires, turn-over rapide des dirigeants (trois patrons en quatre ans), auditions parlementaires en France, en Belgique et au Parlement européen, harcèlement judiciaire à l’encontre de notre enquête, révélations et manipulations incessantes depuis juin 2004 autour de plusieurs courriers anonymes arrivés chez le juge Van Ruymbeke...

Soit “l’affaire Clearstream” a mis en lumière un nœud ultra-sensible de la mondialisation financière, abrité sans contrôle ou presque par les autorités luxembourgeoises depuis sa création. Et là, les difficultés commencent. Car personne ne veut ouvrir la boîte de Pandore. La décision de ce jour montre, une fois de plus, qu’un paradis fiscal, est d’abord un paradis judiciaire.

Ce non-lieu en petite pompes prêterait à sourire s’il n’était pas absolument désolant pour l’état de la démocratie en Europe. » (Laurent BECCARIA et Denis ROBERT, éditeur et auteur de Révélation$ et La Boîte noire. Communiqué du 02/12).

Il y a effectivement de quoi se désoler. Comme de voir le groupe des pays de l’euro présidé par le Luxembourg... pays phare de la destruction de l’argent public, de la prolifération de l’argent sale et des transactions inavouables des services secrets. Comme de voir les affaires maritimes de l’Union européenne confiées à un commissaire... maltais, Joe Borg, nommé par un pays qui vend à profusion son pavillon de complaisance. L’Europe d’aujourd’hui, qui va être présidée pour 6 mois par le Luxembourg, protège clairement les mondes sans loi et leurs cavernes d’Ali Baba, comme Clearstream, par où passent l’argent des mafias, celui de la grande corruption des industries du pétrole et de l’armement, celui du pillage et de l’escroquerie des pays du Sud.

Mais ce n’est pas fatal. D’une part en raison de la prise de conscience et d’un début de coalition civique évoqués dans l’Édito. D’autre part en raison des dégâts provoqués dans ces nœuds de pouvoir par les querelles entre initiés. Ainsi, la série de courriers anonymes reçus par le juge Van Ruymbeke correspond à des luttes au sommet dans l’industrie d’armement française, dont les grands corrupteurs sont branchés sur les mafias. Ces rivalités ont trouvé un débouché politique dans une querelle majeure au sein de la droite française, opposant deux ministres de l’Intérieur successifs (donc parfaitement “renseignés”), Sarkozy et de Villepin. Vu l’intensité du conflit, il n’est pas impossible que les bombes expédiées par chaque camp contre l’autre ne finissent par faire sauter la baraque et étaler son butin.

Voir à ce sujet le long article de Gilles Gaetner et Jean-Marie Pontaut dans L’Express du 13/12/2004, Les coulisses d’une affaire d’État (www.lexpress.fr/ special/dispatchdo...) - un beau mélange d’information pointue et de désinformation.

François-Xavier Verschave

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 132 - Janvier 2005
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