Survie

Cameroun : Ce que défend l’armée française

(mis en ligne le 1er janvier 2005)

Le 13 janvier 2005, le Président camerounais, « cher Paul » pour les intimes comme Chirac, signe cinq décrets de modernisation de l’armée camerounaise. Cinq jours plus tard, le général Bentegeat, chef d’État-Major des armées françaises, vient en visite à Yaoundé. La réorganisation concerne les transmissions, l’électronique, l’informatique, le renseignement. Elle est, paraît-il, « menée de concert » entre les militaires camerounais et français. En fait, ce sont les coopérants militaires français qui ont monté ces dossiers. Un Centre de Formation militaire supérieure va également être créé au Cameroun, bénéficiant de l’expertise militaire française. On y enseignera les programmes de l’École de Guerre française, où les colonels camerounais vont se former.

On ne saurait trop souligner l’appui essentiel donné par la France au régime camerounais et son engagement dans le domaine régalien d’un pays étranger, sa sécurité. Cela revient à cautionner totalement le régime en question, puisque cet appui n’est pas soumis à la moindre exigence de transparence, de moralisation, ou de respect des principes et des pratiques démocratiques. Lors de la récente élection présidentielle, cher Paul n’a pas plus satisfait que par le passé à la disposition constitutionnelle qui veut qu’il publie le compte de sa fortune. Le journal français L’Événement du Jeudi (22/05/1997), l’évaluait à 45 milliards de FCFA (450 millions de FF), soit presque 70 millions d’euros, un montant probablement largement dépassé depuis. Á titre de comparaison, Chirac déclare environ 1 500 000 euros de fortune personnelle (une infime partie des ponctions et détournements qu’il a orchestrés en Afrique et en France). On peut s’amuser par conséquent à imaginer la relation entre les deux compères. L’un, politicien distingué, assis sur une presque grande puissance dite démocratique, disposant du pouvoir politique et militaire lié à cette puissance, l’autre, vague entité exotique, assis sur des comptes faramineux, disposant d’un pouvoir discrétionnaire sur son domaine équatorial. Imaginez la suite du feuilleton.

En décembre 2004, l’attribution des principaux ministères a fait l’objet de véritables enchères. Pour obtenir ces postes convoités, qui permettent de racketter la population et de puiser dans les caisses de l’État, la concurrence était grande. On parle pour certains de un à deux milliards et demi de FCFA versés. La fortune d’un ministre actuel est évaluée à 11 milliards de FCFA. Ce ne sont pas des hommes politiques, ce sont les fondés de pouvoir des sociétés pétrolières, forestières, minières et autres opérant en Afrique.

Les concessions d’exploitation forestière sont accordées notamment aux pontes de l’armée camerounaise, qui les monnayent aux sociétés étrangères. Les coopérants militaires français ne sont pas en reste puisqu’ils ont une solde multipliée par deux ou trois et bénéficient d’un train de vie princier, villas, domesticité, transports. Tout ce monde a donc intérêt à ce que le système perdure.

C’est pour défendre cet ordre-là que l’armée française équipe l’armée camerounaise, de façon à ce qu’aucun citoyen n’ait la moindre velléité de bouger. Il y a des gens qui se demandent pourquoi les Africains sont si passifs, pourquoi toute opposition est achetée ou intimidée, pourquoi, lorsqu’il y a des guerres pour le pouvoir, elles sont si féroces. Mais personne ne se demande pourquoi les Français acceptent cette politique militaire de la France et ne s’informent jamais de ce que cela leur coûte.

Odile Tobner

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 133 - Février 2005
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