Survie

EDITO « L’horreur qui nous prend au visage »

(mis en ligne le 1er février 2005)

« L’horreur qui nous prend au visage » [1]

Le jeudi 13 janvier 2005 est une date importante dans l’histoire du Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR), sis à Arusha et chargé de juger les responsables du génocide de 1994. Pour la première fois, un témoin y a mis en cause publiquement des militaires français dans la formation des Interahamwe, les miliciens du génocide.

Selon ce témoin, dont le TPIR protège l’anonymat, « vers fin 1992, dans une forêt près du camp Gabiro (est), des miliciens Interahamwe recevaient un entraînement militaire. Ils étaient formés par des militaires rwandais mais aussi par des instructeurs militaires français qui dispensaient les techniques de survie. [...] Les miliciens s’y relayaient par cohortes de 500 à 600. » Le camp militaire de la Garde présidentielle (GP) à Kimihurura (Kigali) a également servi, selon le témoin, de centre d’entraînement pour les miliciens : « Vers fin mai 1993, j’ai vu à deux ou trois reprises des miliciens s’entraîner au camp GP. Les instructeurs étaient des militaires rwandais, dont certains de la GP, mais aussi des militaires français. » [2]

Un tabou est levé : ce que savaient les milieux informés est étalé dans une instance internationale que la France a tout fait jusqu’ici pour protéger de tels déclarations. Début février, la Commission d’enquête citoyenne (CEC) que nous avons initiée en 2003 et qui a tenu une semaine d’auditions en mars 2004 va publier deux livres importants : les actes de cette semaine exceptionnelle (L’horreur qui nous prend au visage. L’État français et le génocide au Rwanda, chez Karthala) ; et, par le président de la CEC, Géraud de la Pradelle, Imprescriptible. L’implication française dans lé génocide tutsi portée devant les tribunaux (Les arènes).

Cette conjonction a une signification très forte : d’une part le rapport de la CEC confirme une complicité globale de l’État français, jusqu’à son sommet, et nomme un certain nombre de responsables, civils et militaires, présumés avoir joué un rôle important ou prépondérant dans cette complicité ; d’autre part, cette complicité peut être attaquée devant la justice française, et elle est imprescriptible. Certains n’ont donc pas fini de se faire du souci : les plaintes dont la CEC a connaissance, ou celles qu’elle peut être conduite à faciliter, pourraient amener un jeu de défausse au bénéfice de la vérité, les subalternes renvoyant à leurs supérieurs.

Nous ferons tout pour que la justice rouvre le débat public sur cette complicité qui s’apparente à une coaction. L’enjeu n’est pas seulement la vérité historique due aux victimes, et la mise en œuvre d’une exigence de réparation. Il est aussi la prise de conscience, par le peuple français, des monstruosités auxquelles peut mener l’abandon de la relation franco-africaine à un cercle d’initiés sans scrupules, qui squatte ses institutions. Cet abandon a favorisé un génocide. Dans le quotidien des dictatures françafricaines, il continue de semer la destruction des biens publics (santé, éducation, etc.), la répression et la torture des opposants. Le cas du Togo, dont il sera amplement question dans ce numéro, est à cet égard exemplaire.

François-Xavier Verschave

[1La phrase est de François Mitterrand, le 10/05/1994 sur TF1. Un « nous » de majesté, ou un désir inconscient de faire partager au peuple français la complicité française dirigée depuis l’Élysée ?

[2Fondation Hirondelle du 13/01/2005, repris par l’AFP et Le Figaro.

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 133 - Février 2005
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