Survie

Togo : ILS ONT DIT... Françafrique

(mis en ligne le 1er février 2005)

« Vous me permettez d’être surpris par le tract que vous publiez me concernant par rapport au TOGO, tract qui malheureusement traduit ou une position idéologique de gauche (ce que je respecte mais ayez la franchise de dire qui vous êtes) et/ou une réelle méconnaissance de ce dont vous parlez.

Tout d’abord, je ne suis jamais allé au TOGO en "touriste électoral" mais désigné par l’Assemblée Nationale comme son représentant au sein d’une mission internationale d’observateurs placée sous le contrôle du secrétaire général de la Francophonie, le Président DIOUF.

D’autre part, l’élection n’a pas été "frauduleuse". Désolé ! J’ai pu vérifier la régularité globale de l’élection, même si cela vous déplait. D’ailleurs l’Union européenne l’a reconnue, et depuis, les négociations avec le TOGO vont permettre la reprise de l’aide. En contrepartie, nous avons pu obtenir, normalement dès 2005, de nouvelles élections législatives (dont on contrôlera la tenue) après révision des listes électorales et du Code électoral (sous contrôle européen également).

Attention à ne pas déstabiliser ces pays africains ! Pourquoi vouloir prétendre que notre système occidental est nécessairement le système qu’ils doivent mettre en œuvre (vieux relent de colonialisme qui est le nôtre !). L’exemple de la COTE D’IVOIRE est là pour montrer les risques.

Le TOGO n’est pas le régime le plus répressif ! EYADEMA, c’est aujourd’hui, comme hier HOUPHOUET-BOIGNY, le garant de l’unité nationale. Le fils OLYMPIO ne cherche qu’à créer les conditions d’une guerre civile pour, comme GBAGBO, imposer par la force son pouvoir.

Christian PHILIP, député du Rhône, lettre à Survie-Rhône, le 23/11/2004.

Le tract en question a été réalisé par Survie-Rhône à l’occasion de la Semaine de la solidarité internationale (SSI) de Lyon (parrainée par la ville de Lyon), en novembre. Il était intitulé Lyon au cœur de la solidarité internationale*, l’astérisque renvoyant à la note : « envers les dictateurs » (http://survie.69.free.fr/agenda/Tra...). Son objectif était de faire découvrir au public du chapiteau de la SSI quelles étaient, dans le Rhône, les personnalités politiques qui avaient apporté leur contribution au maintien de potentats en Afrique. Y figuraient le député UMP Georges Fenech, pour la validation « de l’élection » d’Omar Bongo en 1998 ; le maire PS Gérard Collomb (qui pourrait débattre avec le député de la « position idéologique de gauche » que trahit ce tract), pour son accueil de Blaise Compaoré en 2002 ; le président de l’Université Lyon 3 Guy Lavorel, qui a décerné en 2004 un doctorat honoris causa au même dictateur burkinabè ; le député UMP Christian Philip, pour la validation « de l’élection » d’Eyadéma en 2003.

Nous avons rencontré Monsieur Christian Philip, le 7 janvier suite à ce courrier.

Quand la Francophonie (l’OIF) envoie des observateurs créditer la dernière étape d’un processus “électoral” totalement bidonné, ne serait-ce que par la constitution des listes, ça s’appelle du « tourisme électoral ». Or le député n’a eu aucune difficulté à reconnaître ce trucage en amont. Il précise que le rapport remis à Abdou Diouf était critique à ce sujet, et que l’OIF a refusé de le rendre public. Mais ensuite, la distinction entre le processus électoral global et sa dernière étape, appelée « élection », est un artifice qui permet l’exercice rhétorique déculpabilisant : « l’élection n’a pas été "frauduleuse" ». L’Union européenne (UE) réitère comme en 1998 des négociations qui permettent de se donner une bonne conscience feinte et de ré-enclencher les aides qui lubrifient les mécanismes de prédation. Nous renvoyons à Billets n° 127 sur la probité du processus, en rappelant également les persécutions contre le journaliste Jean-Baptiste Dzilan, alias Dimas Dzikodo (cf. communiqué commun du 07/10/2004 in Billets n° 130). Comme en 1998, l’UE fait semblant de croire que le pouvoir en place, partie écrasante de la « négociation », cèdera les clefs d’un scrutin honnête : une organisation, des lois et des listes électorales non truqués. Le clan prédateur n’est pas assez fou... Comme en 1998, il ne cède quasiment rien sur ces points et joue l’usure. Nous ne résistons pas à la tentation de répéter la citation de Anna Sylvia Piergrossi, chef de la mission européenne au Togo, selon laquelle le gouvernement « a commencé la mise en œuvre de ce qu’il pouvait faire pour commencer la mise en œuvre » (in Billets n° 127, salve Togo : L’UE veut relancer la pompe à fric). Au commencement du commencement, on se paie notre tête. Ensuite, ça continue...

Le député a affiné sont argumentaire depuis ce courrier caricatural, mais il faut tout de même répondre à ces poncifs. En oubliant qu’Eyadéma est placé et maintenu par la France, on se permet de dire qu’un « vieux relent de colonialisme » pousse des Français à transmettre le cri d’agonie des Togolais qui n’en peuvent plus de cette dictature. Pourquoi ? Nous enfreignons la stabilité d’un régime à la Houphouët (ce qui est encore bien trop flatteur). Quel beau service Gbagbo a rendu là à la Françafrique ! La doctrine ivoiritaire et la criminalité qui l’accompagne seront donc plus volontiers citées en “alternative” à la Françafrique que les transitions arrachées par les peuples ou une armée républicaine au Mali, au Niger, au Sénégal et à Madagascar...

Mais de cela, le député n’a pas voulu entendre parler. Ni du reste d’ailleurs, la rencontre s’étant quasiment limitée à un long monologue très brièvement interrompu, par moments. Nous avons donc religieusement écouté le nouveau leitmotiv de M. Philip. Il ne s’agit plus de nier que le régime est une dictature. Les observateurs auraient d’ailleurs mentionné les fraudes dans leur rapport à l’OIF en 2003. Mais en fin de vie, Eyadéma aurait le souci de sa place dans l’histoire... Et ce serait grâce au processus engagé par l’UE (dont nous venons de rappeler la “clairvoyance”) que va émerger la démocratie.

Oh, bien sûr, dans un premier temps ce serait le fils d’Eyadéma qui serait “élu” président, mais la constitution de vraies listes électorales puis des législatives honnêtes feraient émerger une personnalité fiable (Ouattara, l’ami de Sarkozy et de la Banque mondiale est cité en exemple, c’est dire...) pour une transition en douceur. Et le député d’ajouter que, depuis un an, la France n’a plus aucun intérêt au Togo. D’ailleurs, Chirac ne serait plus copain avec Eyadéma... L’essentiel est de disposer d’une rhétorique pour continuer de faire semblant d’y croire. Nous laisser parler aurait pu ébranler cette fiction, cet aveuglement volontaire. Nous ne pouvons laisser ce député dire : « J’ai rencontré des responsables de Survie, je leur ai expliqué la situation, ils ne m’ont rien répondu de spécial. » Faire semblant d’y croire : décidément, la rhétorique françafricaine investit beaucoup dans l’auto-déculpabilisation...

Pierre Caminade

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 133 - Février 2005
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