Survie

Togo : Procès controversé d’un leader étudiant togolais

(mis en ligne le 1er février 2005)

[Au Togo, l’étudiant Jean-Paul Oumolou est incarcéré et torturé. Son procès reporté, il sera jugé le 28 janvier 2005 pour des crimes que les militants des droits de l’homme remettent en cause. Louis Lessard, journaliste canadien indépendant, est allé en brousse recueillir les témoignages d’étudiants fugitifs pourchassés par les forces de l’ordre et menacés de mort par des étudiants proches du gouvernement d’Eyadema. Voyage au Togo, en quête de faits et de justice.]

31 décembre 2004. C’est un étudiant pieds nus, menotté et visiblement exténué, qui s’est présenté à la barre des accusés du palais de justice de Lomé. Accusé de violence volontaire, d’outrage envers les forces de l’ordre et de destruction de biens privés et publics. À son entrée par la porte des inculpés, Jean-Paul Oumolou affichait un regard surpris par la présence de plus de 200 étudiants.

« L’évènement est de taille, les étudiants se sont déplacés au point de venir ici en ne se laissant pas intimider par les militaires postés près de l’enceinte du palais de justice » constatait Frank Aktopan, militant des droits de l’homme.

Une défense qui s’organise

Deux heures de retard, des avocats de la défense sans micro, un procureur qui décroche son cellulaire à tout moment, des suspensions de l’assemblée avant chaque décision importante, le militaire responsable de la clé des menottes introuvable. Ces circonstances n’ont pas réduit pour autant les ardeurs des avocats dans leur requête de reporter le procès. Une demande qu’ils justifiaient par l’annonce du jugement d’Oumolou, la veille. Décision hâtée que les avocats ont jugé « précipitée » les plaçant, « dans l’impossibilité de préparer une défense adéquate ».

Gêné par la présence de journalistes ou tout simplement pris de court, le juge a acquiescé à la demande des avocats. Le procès aura donc lieu le 28 janvier 2005. « Oumolou est un leader déterminé, mais toujours pacifiste, toujours calme, sans agressivité aucune. Il aura au moins droit à une meilleure défense » affirme Fofo Badjo, son ancien colocataire. « Lorsqu’il y a eu les manifestations mouvementées d’avril 2004, il a toujours appelé à la passivité du mouvement étudiant », assure Komi Tonton, un ami intime de l’inculpé qui s’est présenté à l’audience.

À l’annonce du report de procès, les étudiants ont aussitôt chanté à pleins poumons l’hymne national Terre de nos aïeux (l’hymne national de l’ancien gouvernement du président Olympio décédé le 13 janvier 1963) alimentant l’atmosphère tendue qui ; déjà, régnait dans la salle. « Cette fois c’en est assez, encore un étudiant et défenseur des droits de l’homme tombé dans les griffes de la dictature, à qui le prochain tour ? » pouvait-on lire sur les nouveaux tracts en circulation. « Nous voulons la libération immédiate de Oumolou et ce, avant le 28 janvier » affirmait à la sortie du tribunal, Kossi Klevo, militant des droits de l’homme.

Les accusations

Les faits remontent au vingt décembre 2004 dernier lorsque des individus non identifiés mais proches du président de l’Université ont « kidnappé » le leader étudiant Jean-Paul Oumolou. Pour justifier l’acte de séquestration, le président lui-même affirme encore aujourd’hui que le leader et autres délégués étudiants s’apprêtaient à distribuer des tracts « subversifs » Il s’agit d’une convocation écrite, que plusieurs étudiants ont effectivement reçue, qui « convoque les étudiants à un sit-in pour dénoncer la présidence de l’Université aux ordres du pouvoir dictatorial enrobé d’une pseudo démocratie depuis trois décennies ».

Nouvelle version

Or, à 60 km de la capitale, trois délégués étudiants Dagbenyon Kossivi Oyono, Bado Kangnikoé et Salifou Alassani menacés de mort par certains étudiants universitaires proches du gouvernement et poursuivis par l’armée gouvernementale ont une toute autre version. Deux des fugitifs rencontrés dans la clandestinité la plus totale affirment « qu’il s’agit d’un faux tract ». Leur tract qu’ils affirment être « le vrai » se limite à inviter les étudiants à une conférence de presse dans l’objectif d’expliquer le vrai motif de leurs exclusions de l’Université. Bado Kangnikoé note que « le faux tract » qui a circulé le jour de l’enlèvement, comporte une faute d’orthographe dans le nom de l’auteur auquel on veut l’associer. On y lit le nom de Oumourou et non Oumolou. Nous aurions bien voulu questionner une source officielle sur les éléments de preuves que sous-tendent les accusations, mais le contexte politique ne permet pas une telle interaction avec les autorités compétentes. Arrestations, intimidations et interrogations sont souvent utilisées contre les journalistes trop insistants quand le sujet est sensible. Notre journaliste n’y a pas échappé, soumis à un interrogatoire serré.

Les raisons cachées de la séquestration

Les fugitifs affirment que les autorités et les étudiants proches du gouvernement ont eu peur que soit mis à jour le contenu de la rencontre du 3 mai 2004 à Lomé II (la présidence togolaise). Cette rencontre, qui faisait suite à un important mouvement de contestation étudiante sur le campus, réunissait 24 délégués étudiants et le général Eyadema, président du Togo depuis 37 ans. Lors de cette rencontre, le chef de l’État lui-même a exigé que soit lue sur place une motion affirmant que « l’opposition est l’instigatrice du mouvement estudiantin et qu’elle agit de la sorte dans l’objectif d’entraver la reprise de coopération avec l’Union européenne », se souvient Bado Kangnikoé qui avait, lui, refusé de l’appuyer. Cette motion devait éventuellement être lue par les étudiants concernés, sur les ondes de la télévision nationale. À cette requête du Général, quelques étudiants ont choisi de répondre par la négative, les autres auraient reçu « 500 000 FCFA par tête », affirme l’étudiant Salifou Alassani. « Ce refus de lire la motion est à la base de notre expulsion de l’Université. De plus, notre volonté d’expliquer cette situation par une conférence de presse constitue la raison principale de l’emprisonnement de Oumolou et de la chasse à l’homme dont nous sommes victimes », conclut Bado Kangnikoé.

Diplomatie et gants blancs

Adoté Ghandi Akwei, le président de la Ligue togolaise des droits de l’homme (LTDH), est le seul qui a pu voir l’inculpé lors de son passage à la Gendarmerie lorsqu’il était en garde a vue. « Celui-ci portait au coude gauche une blessure et se plaignait de douleurs au thorax. Il n’avait pas mangé toute la journée jusqu’à 18h30, heure à laquelle le contact a été établi », précise-t-il. Coïncidence fortuite, le soir même du procès, l’ambassadeur du Ghana au Togo Kwabena Mensa-Bonsu félicitait le Général et tout le corps diplomatique réunis pour l’occasion « de l’énorme progrès en ce qui a trait à la sensibilisation des forces de l’ordre au renforcement des droits de l’homme ». Ces propos ont été largement diffusés sur la télévision nationale.

D’autres révélations des étudiants fugitifs, Bado et Salifou, mettent en cause le personnel de l’ambassade des États-Unis. Le 22 novembre (moins d’un mois avant la séquestration), anticipant d’éventuels problèmes liés à la mise sur pied de la conférence, le trio étudiant togolais a sollicité l’ambassade américaine pour une demande de soutien. « C’était la chargée des affaires politiques de l’ambassade, Mme Lucia Verrier. Elle nous avait bien reçus, elle nous a même offert à manger », se rappelle Bado Kangnikoé. Le jour des évènements, après les avoir écoutés, elle a refusé la demande de protection temporaire qu’ils imploraient sous prétexte que les faits, tels qu’exposés, portaient à confusion. « Nous ne savions vraiment pas où aller », se remémore Salifou.

Le trio a donc décidé de quitter Lomé pour un petit village à 60 km de la ville avant une courte escale à la LTDH. Sans nourriture, sans contacts, sans information, ils se cachent encore aujourd’hui dans une case près d’une forêt dans la crainte d’un passage de l’armée dans le maquis. « Il y a des milices déjà qui sont passées dans le village. Nous craignons de nouvelles séquestrations », confient-ils. Les médias n’accordent pas non plus leur appui. Gui Mario, le correspondant de Radio France Internationale aurait refusé de faire un reportage sur le sujet. « Il me connaît, il connaît notre histoire, je lui ai parlé de cette atmosphère d’insécurité et je l’ai imploré d’alerter la communauté internationale. Il a fait la sourde oreille », déplore Bado Kangnikoé. « Nana FM, une radio locale, nous a également laissé tomber », corrobore Salifou Alassani. Notons toutefois que cette même radio a par la suite aidé la LTDH dans la diffusion de ses messages.

La veille du procès, Francyne Favreau, consule du Canada à Lomé, se demande : « Que se passe-t-il au Togo ? Je ne suis pas trop l’actualité depuis quelques jours ». La dame semblait pour le moins résignée à ne rien faire en ce qui à trait aux évènements entourant le procès. « C’est dommage, mais nous ne pouvons rien faire, tous les jours je reçois des fax d’ONG canadiennes des droits de l’homme, ils espèrent que je les transmette aux ONG togolaises, mais ce n’est pas mon rôle et si je commençais, je n’en finirais plus », explique la dame qui affirme toutefois un amour inconditionnel pour l’Afrique.

Enfin, l’association étudiante de l’Université déclarait en conférence de presse, quelques heures après le procès : « Nous voulons signifier notre appui aux autorités dans leur volonté de rompre avec les manœuvres de déstabilisation de ces étudiants qui visent à détruire les biens universitaires fournis par le gouvernement ». « Ils sont tous payés par le gouvernement, même le public étudiant qui est assis sur les chaises devant les caméras », confie Constantin Koudjo, un citoyen togolais qui a regardé la conférence de presse sur son téléviseur.

Un procès à suivre

Le 28 janvier, Jean-Paul Oumolou sera jugé au palais de justice de Lomé. Plusieurs militants des droits de l’homme affirment que ce procès politique est déjà décidé d’avance. « Je suis tellement choqué, ce procès est déjà fait. Oumolou sera incontestablement emprisonné. Notre justice emprisonne des innocents. Oumolou, c’est la torture et la prison qui l’attendent », se désole Frank Massi, militants des droits de l’homme. « Le dernier rapport du PNUD sur l’état de la Justice au Togo conclut que cette institution est aux ordres du pouvoir, que la corruption est flagrante et que la justice est difficilement accessible au peuple togolais », corrobore le président de la LTDH.

Louis Lessard

[Dans ce texte, le nom de certains des intervenants a été délibérément modifié suite à leur demande explicite de garder l’anonymat.]

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 133 - Février 2005
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