Survie

Algérie : ILS ONT DIT... Mémoire

(mis en ligne le 1er mars 2005)

« “Plus jamais ça !” Cela ne veut évidemment pas dire que “ça” n’existera plus, mais que “ça” ne doit plus exister. J’aime bien, d’ailleurs, que l’on complète ce slogan par un autre : “Pas nous, pas ça !” Parce que cela met à l’abri de toute tentation vindicative. Ne plus jamais être des victimes, mais aussi refuser de se mettre dans une situation qui rappellerait, si peu que ce soit, et même indirectement, celle des bourreaux. » (Jean DANIEL, éditorial, Non, on n’en fait pas trop ! in Le Nouvel Observateur, 27/01/2005).

Je crois qu’on ne répétera jamais assez « Plus jamais ça ! ». Car une fois finies ces célébrations rituelles et alibis, tous ces commentateurs patentés, ces "penseurs" et autres lobbyistes discrets reprendront le petit train-train sournois du révisionnisme, de la haine insidieuse, de la médiocrité, du deux-poids-deux-mesures, ces petites briques d’apparence anodine qui font le lit des massacres génocidaires à venir... Il faut en effet s’y mettre tous, écrire, crier, scander et graver sur la pierre « Plus jamais ça ! » Peut-être que Jean Daniel et consorts finiront alors par comprendre les petites compromissions, les petites traîtrises, les petits renoncements, les leurs, qui conduisent à de grands effets, le génocide. Les compromissions telles celles de Jean Daniel qui, depuis près de quinze ans, soutient sans discernement ni bémol un régime qui a voué à une mort abominable 200 000 Algériens et au joug néocolonial les survivants. Jean Daniel qui fait si bien la propagande de ce régime massacreur qu’il a été désigné en grande pompe docteur Honoris causa de l’université d’Alger par Bouteflika en juin 2004. Jean Daniel, mais aussi PPDA, Pujadas, Bilalian, BHL, Lang, Attali, Bourges, Pasqua, Bonnet et j’en passe, qui par leur matraquage assidu ont rendu Khaled Nezzar, Mohamed Lamari, Smaïn Lamari, Toufik Mediene, Larbi Belkheir insoupçonnables de crime contre l’humanité, eux qui n’ont aucun respect pour la vie des autres, qui ont programmé et exécuté un terrorisme industriel sur leur population et exporté le terrorisme jusqu’en France et ailleurs.

Lounis Aggoun

« Un fait, hélas, limite gravement le progrès de cette prise de conscience générale : aucun chef d’État arabe ou musulman n’a annoncé sa présence à Auschwitz ce jeudi. Et aujourd’hui le touriste le plus amoureux des pays arabes peut découvrir avec saisissement, sur le torse d’un jeune Libanais assis dans un café de Beyrouth, un tee-shirt arborant une immense croix gammée. Et devant la mosquée des Omeyyades, à Damas, il se verra offrir la traduction en arabe des plus beaux échantillons des pamphlets négationnistes. Récemment, on pouvait trouver dans les chambres d’hôtel, à Riyad et à Assouan, les fameux “Protocoles des sages de Sion”. » (Jean DANIEL, idem).

Passons sur le fait que Jean Daniel est l’ami fidèle de ces chefs d’États arabes qu’il feint de décrier - qu’il s’agisse de Ben Ali, de Bouteflika, de Mohamed VI, etc. -, et rappelons un seul petit détail : les "Protocoles de sages de Sion" ont été publiés en 1991, en feuilleton, dans un journal, Le Jeune Indépendant, appartenant aux services secrets algériens, et donc dépendant de Larbi Belkheir, ami de Jean Daniel, qui a placé Bouteflika au sommet de l’État. Quant au négationnisme, questionné au milieu des années 1990 par Jacques Chancel (dans Lignes de mire, sur France 3) sur les révélations de plus en plus persistantes attestant de l’implication des généraux algériens dans les massacres, Jean Daniel a eu en gros cette réponse effarante : « Je refuse de croire que des gens que j’ai aidés durant la guerre d’indépendance soient les assassins qu’on décrit, qu’il soient responsables de crimes aussi abominables. » Voilà ce que vaut dans l’esprit de Jean Daniel le peuple algérien : ses tortionnaires, ne peuvent être que d’authentiques démocrates, des humanistes car, quarante ans auparavant, Jean Daniel a soutenu le FLN. Pour ne pas entacher le CV de Jean Daniel du sang que font couler ses amis généraux, il faut NIER que ses amis aient fait couler des fleuves de sang. C’est cela le négationnisme. Un négationnisme meurtrier, fondateur, car en s’obstinant ainsi à blanchir les assassins, Jean Daniel les a incités à poursuivre leur œuvre meurtrière, à la corser même. Combien de morts aurions-nous pu éviter si les généraux algériens n’avaient pas compté sur le soutien d’hommes comme lui ? À coup sûr plusieurs dizaines de milliers. Mais sans doute Jean Daniel jugeait-il, comme ses amis généraux, qu’il n’avait pas à faire à des humains, tout simplement, et qu’à ce titre il ne fallait pas s’appesantir sur leur sort. Je suis indigné par la prose de Jean Daniel mais, comme pour un torturé, il arrive un moment où les coups ne font plus mal. Et, à moins de mobiliser toutes les énergies pour les contrer, au bout du compte, ce seront les révisionnistes Jean Daniel, PPDA, BHL, Pujadas et autres Jack Lang qui auront raison, car ils ont Le Nouvel Observateur, Le Monde, Le Figaro, L’Express, Le Point, Télérama, TF1, France Télévision, Arte, toutes les radios, etc., pour diffuser leur littérature vulgaire... Car chaque fois que se dira un mot de vérité, ils auront tout loisir de le diluer dans un flot nourri de contre-vérités, comme le fit tout récemment France 3 en rediffusant le documentaire de Malik Aït-Aoudia et Séverine Labat, qui est une anthologie de désinformation, de manipulation et de révisionnisme

Lounis Aggoun

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 134 - Mars 2005
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