Survie

Ils ont dit ... Mémoire

(mis en ligne le 1er mars 2005)

« Mercredi 5 mars 2003. Conformément aux règles de la procédure législative, la présidence de l’Assemblée nationale enregistre ce jour-là la proposition de loi n° 667 déposée par de nombreux députés. Parmi eux se trouve Philippe Douste-Blazy, aujourd’hui ministre de la santé. Les attendus de cette loi, comme le texte lui-même, sont brefs ; ils sont ainsi rédigés : "L’histoire de la présence française en Algérie se déroule entre deux conflits : la conquête coloniale, de 1840 à 1847, et la guerre d’indépendance qui s’est terminée par les accords d’Evian en 1962. Pendant cette période, la République a cependant apporté sur la terre d’Algérie son savoir-faire scientifique, technique et administratif, sa culture et sa langue, et beaucoup d’hommes et de femmes, souvent de condition modeste, venus de toute l’Europe et de toutes confessions, ont fondé des familles sur ce qui était alors un département français. C’est en grande partie grâce à leur courage et leur goût d’entreprendre que le pays s’est développé. C’est pourquoi [...] il nous paraît souhaitable et juste que la représentation nationale reconnaisse l’œuvre de la plupart de ces hommes et de ces femmes qui par leur travail et leurs efforts, et quelquefois au prix de leur vie, ont représenté pendant plus d’un siècle la France de l’autre côté de la Méditerranée." Suit l’article unique de cette proposition de loi, présenté par Jean Leonetti, député UMP des Alpes-Maritimes : "L’œuvre positive de l’ensemble de nos concitoyens qui ont vécu en Algérie pendant la période de la présence française est publiquement reconnue." [...] Envers et contre toute vérité historique, ces représentants défendent le mythe d’une colonisation généreuse et civilisatrice conforme aux idéaux que la France est réputée avoir toujours défendus en cette terre algérienne. Qu’a fait l’actuelle opposition pour porter à la connaissance du public cette scandaleuse proposition de loi et répondre à ceux qui en ont pris l’initiative ? Oubliés donc les centaines de milliers de morts, civils pour la plupart, tués par les colonnes infernales de Bugeaud et de ses successeurs entre 1840 et 1881, entraînant une dépopulation aussi brutale que spectaculaire au terme de laquelle près de 900 000 "indigènes", comme on disait alors, disparurent. [...] Oubliés les massacres de Sétif et Guelma perpétrés, le 8 mai 1945, [...] Oubliés les 500 000 morts, les 3 000 disparus -[...] et les milliers de torturés de la dernière guerre d’Algérie. Plus récemment, la presse locale et nationale a rendu compte du projet, déjà bien avancé, de la municipalité de Marignane de construire un monument en hommage aux "fusillés" et aux "combattants tombés pour que vive l’Algérie française". Parmi les "héros" de cette période, on trouve Bastien-Thiry, chef du commando de l’OAS qui organisa et dirigea la tentative d’assassinat perpétrée contre le général de Gaulle le 22 août 1962 au Petit-Clamart. Jean-Paul Alduy, membre de l’UMP et maire de la ville de Perpignan, a déjà inauguré en 2003 un mémorial du même type. Qu’en pense l’actuel président de cette formation politique, lui qui prétend "parler vrai" et vouloir rénover la politique française et qui, comme beaucoup d’autres, s’est indigné des propos tenus par le chef du Front national ? »

Olivier LE COUR GRANDMAISON, enseignant à l’université d’Évry-Val-d’Essonne et au Collège international de philosophie, Point de vue : Le négationnisme colonial, in Le Monde du 02/02/2005).

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 134 - Mars 2005
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