Survie

Rwanda : ILS ONT DIT... Mémoire

(mis en ligne le 1er mars 2005)

« Alors on s’est mis à réinscrire la Shoah dans l’histoire de l’humanité. Aujourd’hui, plutôt que de s’attarder sur l’éternelle persécution des juifs, on met l’accent sur l’irruption, dans une nation civilisée, d’une démence meurtrière et planifiée dont l’exécution, avec des moyens modernes, a eu pour but d’éliminer du royaume des vivants tous les individus d’un peuple. Et cela, on ne l’a vu ensuite ni à Hiroshima, ni au Cambodge, ni au Rwanda. » (Jean DANIEL, idem).

N’y a-t-il donc pas eu au Rwanda, « une démence meurtrière et planifiée dont l’exécution [...] a eu pour but d’éliminer du Royaume des vivants » les Tutsi ? On se demande alors pourquoi Jean Daniel qualifie le crime contre les Tutsi au Rwanda de génocide. Une forme de négationnisme subtile ?

Marcel Kabanda

« La preuve qu’il s’agit bien d’une rupture civilisationnelle, c’est que l’on ne s’est pas demandé, après le génocide des Khmers et après celui des Tutsis, si l’on pouvait encore vivre, écrire des poèmes, composer des symphonies. Jaspers et Camus, seuls dénonciateurs des bombardements nucléaires sur le Japon, ne se sont pas demandé s’il était décent de philosopher ou d’être heureux après Hiroshima. Or ces questions ont été posées après Auschwitz. Quelque chose s’est passé dans la conscience occidentale qui dépassait de beaucoup le problème juif. Les Occidentaux se sont mis à avoir peur d’eux-mêmes et de leur passé, et ils ont eu raison. » (Jean DANIEL, idem).

Quand on écrit « La preuve qu’il s’agit bien d’une rupture civilisationnelle, c’est que l’on ne s’est pas demandé, après le génocide des Khmers et après celui des Tutsi, si l’on pouvait encore vivre, écrire des poèmes », c’est qu’on méconnaît complètement ce qui a été vécu par les victimes et les rescapés au Rwanda, entre autres. De nombreux rescapés tutsi ont eu la même réaction face à la vie, à la culture que ce que décrit Jean Daniel pour les Juifs. Ils l’ont vécu comme une rupture fondamentale entre avant et après le génocide, que l’on peut qualifier aussi de rupture civilisationelle. Parler comme Jean Daniel c’est une forme de racisme par culturocentrisme. Dans notre culture, le peuple juif est perçu comme un peuple occidental. Les autres souffrent de ne pas être occidentaux dans cette interprétation. Ils sont en tout cas très mal connus, considérés implicitement comme ne faisant pas partie d’une civilisation aux valeurs analogues aux nôtres.

Emmanuel Cattier

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 134 - Mars 2005
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