Survie

Algérie : Le Quai d’Orsay, filière d’immigration clandestine

(mis en ligne le 1er avril 2005)

Depuis la rentrée scolaire 2004-2005, l’école algérienne est sur la brèche. Salaires impayés des enseignants, bibliothèques sans livres, conditions sociales indignes, éducation au rabais... les motifs de protestation sont pléthore. La démocratie est aussi au cœur des revendications : un rapport d’un syndicat autonome stigmatise « le quadrillage politique de la communauté universitaire pour briser tout mouvement de contestation [...], la gestion et la répartition de la rente sous forme d’heures complémentaires, de stages de formation à l’étranger, de congrès scientifiques », etc. (Le Quotidien d’Oran, 07/02). En décembre, un étudiant est arrêté par les forces de l’ordre. Le sit-in organisé pour réclamer sa libération est violemment réprimé. Passages à tabac, exclusions, arrestations et peines de prison se multiplient. Les syndicats estudiantins sont persécutés, mais les étudiants tiennent bon et la contestation dure deux mois, s’étendant à toutes les universités. Ce foyer de révolte inquiète le pouvoir, car la population algérienne est au bord de l’explosion ; une étincelle mal négociée et c’en serait fini du régime. Cependant, comme chaque fois que la dictature algérienne est menacée, la France est là pour la tirer d’affaire... Tandis que le ministère de l’Enseignement supérieur algérien promet une prime de « 100 000 dinars pour chaque thèse soutenue dans les délais » et à « tout professeur et maître de conférence [...] un congé scientifique [...] auprès d’une grande université étrangère [... où ils] conserveront le traitement au niveau des établissements d’origine et disposeront en plus d’une prime mensuelle [...] de 1 400 [à] 1 700 dollars mensuels » (El-Watan, 24/01), l’ambassadeur de France à Alger, Hubert Collin de Verdière, surenchérit : il offre d’accueillir ces migrants... en France, et de dépêcher des professeurs français en Algérie pour « la formation des élites de ce pays ». « Une nouvelle réjouissante [mais] le nombre [annoncé de 600 professeurs français est] modeste », s’exclamait El-Watan (02/10/ 2004). « Même pour une colonisation restreinte », aurait pu conclure Bugeaud. Pour mémoire, c’est notamment par ce procédé que des centaines de milliers d’enseignants, de chercheurs, de médecins, de chirurgiens de qualité ont fui l’Algérie. Selon le ministre de la Coopération Xavier Darcos, 214 000 d’entre eux exercent dans des établissements d’enseignement supérieur en Europe et aux USA. Combien sont-ils, par ailleurs, à vivre de petits boulots indignes, dans la clandestinité ? De même, pour contrer le boycott de l’« année de l’Algérie en France » en 2003, l’on a offert aux petits artisans kabyles un visa et une allocation en devises pour les inciter à se rendre en France. Rares sont ceux qui sont repartis à l’issue de la visite. Mais que valent quelques milliers d’immigrants clandestins lorsque l’enjeu est le maintien au pouvoir d’un régime assassin « ami », source intarissable de prébendes ? Conséquence de cette « politique » universitaire : en Algérie, la dynamique citoyenne est enrayée... Mais ses prolongements auront aussi des effets désastreux en France. On se souvient que, au prétexte de menace terroriste, Reporters sans frontières avait invité les rédactions françaises à « offrir asile à un journaliste algérien », faisant d’elles à la longue des relais de la propagande des généraux. On devine facilement que le réseau Belkheir, au cœur de la junte algérienne, profitera de cette migration pour infiltrer ses supplétifs et on ne sait que trop les dégâts dont ils sont capables dans le milieu de l’Éducation en France - piégé entre « voile politique » et « casseurs » de manifs. Car ces détachements fort bien rémunérés iront majoritairement à des enseignants algériens privilégiés, cooptés par le pouvoir. Encore une fois, cette « générosité » française n’est qu’un écran de fumée pour voiler une campagne de dépossession à grande échelle. On ne consent, par « humanité », un sou troué à ce peuple qu’une fois mis en lieu sûr les bénéfices colossaux qu’offre aux sociétés étrangères l’économie de prédation algérienne. Le gouvernement algérien prépare une loi destinée à céder à ces sociétés 100 % des gisements d’hydrocarbures qu’elles exploitent, au lieu des 49 % actuels, qui leur permettent déjà de dégager des marges pharaoniques ! Mais qu’importe puisque, lorsque « les élites » algériennes formées par la France commenceront à comprendre que leur pays est livré à un dépeçage abject, la filière d’immigration clandestine du Quai d’Orsay pourra offrir une porte de sortie aux plus dociles d’entre elles...

Lounis Aggoun

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 135 - Avril 2005
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