Survie

Congo Brazzaville, réseau Rocard : Dubois bien protégé 1

(mis en ligne le 1er avril 2005)

Le 127 avenue d’Italie est depuis longtemps le foyer français de... la Congolaise industrielle des bois (CIB), l’une des plus puissantes entreprises du bois africain, très fortement liée à Denis Sassou Nguesso, très proche du berceau de ses guerres et de ses milices 2. Quoique propriété d’un Allemand, le Dr Stoll, cette société stratégique bénéficie des conseils du général français René Landrin. Que cette antenne d’une société de droit étranger ne soit pas répertoriée au registre national du commerce représente le moindre de ses mystères. Certes, elle doit absolument s’y inscrire. Mais ce qui surprend le curieux visitant sa tanière, un immeuble d’un étage derrière la tour Super-Italie, c’est qu’elle s’y trouve en si bonne compagnie : le seul autre occupant des lieux s’appelle le Groupe d’études pour la construction, l’urbanisme, et l’aménagement du territoire (GEC). Le GEC est la société de Michel Dubois, le Monsieur Afrique de Michel Rocard. Né en 1928, militant du PSU dès 1958 (date de la création du GEC), le « Foccart de Rocard », comme il aime se faire appeler, est un « baroudeur précoce » qui devient, « sous couvert de ses déplacements professionnels, une sorte d’agent de liaison du parti [le PSU] avec les mouvements de libération nationaux ». Il se targue d’avoir initié Jean-Christophe Mitterrand à l’Afrique. Plus tard, il présente Rocard à Mobutu . En mars 1995, Rocard prête Dubois au candidat socialiste Lionel Jospin, au moment où le PS assène qu’il n’y aura plus de cellule africaine en cas de victoire de Jospin. En 1997, alors que Michel Rocard est président de la commission Développement du Parlement européen, il voyage, avec Dubois, dans l’avion présidentiel Grumann d’Omar Bongo. Ils se mêlent de la crise comorienne, côté néogaulliste. À l’été, à l’invitation de Bongo, ils se jettent dans le règlement de la crise congolaise, toujours du même côté. En novembre 1997, Michel Dubois mène les négociations avec Sassou pour la libération de sept barbouzes françaises, détenues à Pointe-Noire à raison de leurs sympathies lissoubistes. Il réussit, et souligne qu’ainsi le nouveau président congolais a marqué « son amitié pour la France, le président Jacques Chirac et Michel Rocard » (AFP, 11/11/1997). Rocard en égalerait presque en tyrannophilie son condisciple de l’ENA... En 1998, Elf, qui a du mal à régler avec Sassou certains contentieux liés à la présidence de Lissouba, confie une mission de « bons offices » à Michel Dubois. Ce dernier, évoquant la possibilité de nouveaux emprunts de 310 millions de dollars et le rééchelonnement de la dette du pays, contribue à huiler les rouages. Rappelons qu’un rééchelonnement de dette ne peut se faire qu’avec de l’argent public... et que Dubois a été « prêté » à Jospin, devenu Premier ministre. Fin janvier 1999, lors du nettoyage ethnique des quartiers sud de Brazzaville - début d’une longue série de crimes contre l’humanité commis par le régime Sassou, Michel Rocard annonce sur les ondes d’Africa n°1 : « Le pouvoir de monsieur Sassou semble ouvert aux vertus du dialogue. » La même année, il regrette au Parlement européen les noises cherchées à son ami Eyadéma par « l’unilatérale » Amnesty. En avril 2000, les deux Michel créent Afrique Initiatives, dont ils sont actionnaires minoritaires. Les micro-crédits qu’elle octroie aux petits entrepreneurs ne peuvent que flatter l’ego des co-actionnaires : Bolloré, Total, Vivendi, Veolia, Accor, CFAO, Areva... Revenons à la société GEC de Michel Dubois. Signe de son flair, elle a brièvement employé, en 1988, le futur Grand-Maître du Grand Orient de France (GOdF), Alain Bauer, avant son passage au cabinet de Michel Rocard. En septembre 2000, Bauer consacrera le Grand Orient du Congo-Brazzaville (GOCB), une nouvelle obédience regroupant deux cents frères résidant au Congo et dans l’Hexagone, souvent proches de l’opposition. Il lui suffira de quatre mois pour réconcilier ces opposants avec la GLNF sassouiste, en une « franc-maçonnerie plurielle » confortant la dictature prédatrice locale. Le GEC est une belle affaire. Cinquante ingénieurs, brassant plus de 5 millions d’euros de CA dans l’ingénierie du bâtiment, de l’industrie, des infrastructures, des transports, de l’énergie et de l’environnement. Ses prestations de services vont des études de conception à la maîtrise d’œuvre et à la direction de travaux, en passant par l’assistance à la maintenance et au démantèlement, ainsi que par la sécurité et la sûreté. Dans cette diversité, on repère très vite une constante : sur le carnet de commandes, la très forte présence de marchés publics. Ceux des ministères, ceux d’établissements publics comme EDF, la Poste, la RATP ou le port autonome de Paris, ceux d’innombrables collectivités locales, ceux de sociétés d’économie mixte comme la pasquaïenne SEM 92, ceux de constructeurs sociaux comme l’OPAC de Paris. Le GEC est beaucoup plus discret sur ses nombreux clients en Afrique - privés ou publics. Il est étonnant qu’une société aussi branchée que le GEC n’ait jamais fait la Une des journaux. Son nom est pourtant apparu une fois dans une autre sorte de journal. Celui que gardait durant les années 1980, dans quatre cahiers d’écoliers à spirale, un certain Joseph Delcroix, héros de l’affaire Urba, la plus connue des pompes à fric du PS. Découverts par l’inspecteur Gaudino, ces gribouillages sont la mémoire vivante du financement occulte de ce parti. L’une des obsessions des animateurs d’Urba, « récurrente dans les cahiers Delcroix, est la chasse aux “réseaux parallèles”, autrement dit aux réseaux financiers non liés au courant majoritaire mitterrandiste. » (Le Monde, 18/04/1991). En clair, pour l’Urba de Mitterrand, le GEC rocardien était la concurrence. Le nom de cette société est mentionné explicitement par Delcroix. Urba a disparu, ses animateurs ont été condamnés. Le GEC subsiste, parfaitement inconnu du grand public et de la justice. Impuni comme les affaires du grand Jacques, l’ami de Michel Rocard ? Ou comme les crimes françafricains de Denis Sassou Nguesso, leur ami commun ?

François-Xavier Verschave

1. La présente salve est un résumé d’un article d’Arnaud Labrousse, Le bois sacré de la CIB, publié le 16/03 sur le site mwinda.org (pour la version intégrale : http://www.mwinda. org/article_nouv-site/cib.html).

2. Cf. Arnaud Labrousse et François-Xavier Verschave, Les pillards de la forêt, Agone, 2003, p. 150-153.

3. Sylvie Santini, dans sa récente biographie de Rocard, Un certain regret (Stock, 2005).

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 135 - Avril 2005
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