Survie

ILS ONT DIT... Françafrique

(mis en ligne le 1er avril 2005) - Victor Sègre

Christian d’ALAYER, ex-rédacteur en chef de Jeune Afrique, présentant son livre ’Un crime médiatique contre l’Afrique. Les Africains sont-ils tous nuls ?’ Interview au Messager du 28/01

« 
- Vous dites l’Afrique victime d’un crime médiatique. Qui en serait l’auteur et comment cela se manifesterait-il dans les faits ? Il n’y a pas de “complot”, comme je l’explique dans le livre, mais la coïncidence de milliers de petits faits qui aboutit à un crime de “lèse image de marque” du continent. Parce que les Occidentaux méprisent les Africains, ils ne songent même pas à l’argent qu’ils pourraient gagner en investissant chez eux. [...]

- Depuis la chute du Mur de Berlin, une partie des Africains estime que la fin de la Guerre froide a fait des heureux partout, sauf en Afrique. Êtes-vous de cet avis ? Oui et non. [...] Le “boom” de la démocratie (élections libres, pluralisme politique, liberté de la presse, etc.) qui a suivi la fin de la Guerre froide n’est pas en soi un mal. [...] Mais il a eu des effets néfastes, notamment là où l’autoritarisme étatique seul permettait de faire vivre les gens ensemble. J’ai cité la Yougoslavie, mais j’aurais pu citer de même bon nombre de pays africains dans lesquels sont mêlés des gens d’origines très diverses. Ce qui me frappe en Afrique est, finalement, l’impact relativement mesuré de l’ouverture pourtant brutale de la “boîte de Pandore” : on vous a imposé la démocratie en un peu plus d’une décennie et, malgré cette extrême brutalité, vous n’avez connu qu’un véritable drame ethnique, celui des Hutus et des Tutsis. [...]

- Au-delà des médias, vous n’êtes pas tendre vis-à-vis des institutions internationales et de Transparency International. Que leur reprochez-vous par rapport au sous-développement de l’Afrique ? Tout simplement, de participer au crime médiatique contre l’Afrique que je dénonce. En ce qui concerne Transparency International, ma dureté est justifiée : ses classements de pays corrompus sont fallacieux et aboutissent à passer sous silence la grande corruption occidentale. [...]

- Quand vous parlez de crime contre l’Afrique, l’on peut déduire que vous considérez les Africains comme de simples victimes qui ne sont ni responsables, ni coupables de tout ce qui leur arrive. Est-ce le cas et sur quoi se fonderait votre conviction ? Compte tenu de ce qui leur est arrivé dans le passé, on ne peut raisonnablement pas dire que les Africains sont responsables de leur pauvreté actuelle. [...] J’attends des contradictions scientifiques et non des anathèmes venant de gens qui, pour la plupart, “vivent” de l’afro-pessimisme comme d’une sorte de rente...

- Quelles sont selon vous les vraies causes du retard de l’Afrique sur le reste du monde ? Le manque d’investissements étrangers. C’est d’ailleurs pourquoi j’accuse les médias occidentaux de “crime”, car, en grande partie, ce manque d’investissements leur est dû. [...]

- Vous semblez d’un optimisme que l’on trouve rarement même au sein des communautés africaines lorsque vous évoquez les chances de l’Afrique de s’en sortir. Quel est le ressort de votre optimisme ? Les Africains eux-mêmes. Car, face aux difficultés innombrables que vous devez surmonter, vous vous développez avec un rare sens de l’adaptation des réponses qui vous sont propres. Regardez la démographie : vous avez multiplié votre nombre d’habitants par quatre depuis les Indépendances avec des moyens, notamment sanitaires, que le monde entier considère comme dérisoires. Idem en ce qui concerne la lutte contre l’analphabétisme. Idem en ce qui concerne le manque d’investissements productifs : vos formidables secteurs informels ont secrété des PME en masse, capables de produire avec très peu de capitaux. [...]

- Le Cameroun [...] a-t-il les moyens matériels et humains de devenir à plus ou moins long terme un "dragon" africain ? Je pense que le Cameroun sera l’un des tout premiers pays d’Afrique subsaharienne francophone à émerger. Son PIB a aujourd’hui dépassé celui de la Côte d’Ivoire, sa population est dynamique et économe et le pays est politiquement apaisé et stable. [...] »

Tout en paraissant se démarquer du racisme et de « l’afro-pessimisme » qui imputent à une nature africaine particulière la responsabilité des conditions de vie dramatiques vécues par un grand nombre de populations du continent, Christian d’Alayer en épouse finalement les présupposés : une vision essentialiste qui ne voit « les Africains » que pris comme un tout, sans distinction entre dominants et dominés, et l’application de critères « qui [leur] sont propres » pour juger des questions de développement ou de démocratie Comment s’étonner dans ces conditions de retrouver sous sa plume la thèse de Lugan (idéologue aux prétentions africanistes proche de l’extrême droite et défenseur de la notion de « race ») selon laquelle le génocide au Rwanda (à nouveau qualifié ici de « drame ethnique ») est dû à une démocratisation imposée par l’Occident aux Africains ? Ce n’est rien moins qu’un crachat sur la mémoire de tous les démocrates rwandais qui ont payé de leur vie leur opposition à la dictature ethniste d’Habyarimana, crachat qui trouve naturellement son prolongement dans le regret de « l’autoritarisme étatique » et dans la caractérisation du régime de Biya comme « apaisé et stable ». L’ennemi, ce ne sont donc pas les dictateurs soutenus par la France, mais les ONG qui dénoncent leur corruption, coupables de crime de « lèse-image de marque » de la Françafrique. Si d’Alayer évoque (allusivement) des responsabilités occidentales dans la « pauvreté actuelle » de l’Afrique, ce n’est que pour les refouler « dans le passé ». Le véritable crime d’aujourd’hui ? Les patrons occidentaux ne songeraient pas suffisamment à faire du profit en Afrique ! Bouygues et Bolloré en rient encore.

Victor Sègre

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 135 - Avril 2005
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