Survie

Rwanda : ILS ONT DIT... Mémoire

(mis en ligne le 1er avril 2005) - Victor Sègre

« Au sortir de la crise rwandaise, la France s’est efforcée de faire toute la lumière sur les événements tragiques survenus en avril 1994. Une mission d’information parlementaire, présidée par M. Quilès, a été créée en 1998 [donc pas précisément « au sortir de la crise rwandaise », mais bien quatre ans après suite aux révélations du journaliste Patrick de Saint-Exupéry dans Le Figaro] pour répondre à l’ensemble des interrogations suscitées par l’engagement de la France au Rwanda entre 1990 et 1994. Cet effort de vérité, qu’aucun autre pays n’a mené de manière aussi approfondie a permis de restituer toute la complexité des facteurs qui ont mené à la tragédie d’avril 1994. Les conclusions de cette mission rappellent que la France a été le pays le plus actif non seulement pour tenter de prévenir le drame de 1994, mais également pour mobiliser la communauté internationale afin de venir en aide aux victimes du génocide. [...] la France s’est très tôt investie dans les efforts pour s’efforcer d’enrayer la montée des tensions dans ce pays, qui avait déjà connu de graves violences intercommunautaires au cours des années 70. [Le préfixe « inter- » suggère une réciprocité qui n’a pas eu lieu] [...] Cette politique s’est traduite par des contacts réguliers avec l’ensemble des forces politiques rwandaises, et en particulier avec le Front patriotique rwandais (FPR). [...] C’est dans ce cadre que la France, ainsi que d’autres acteurs de la communauté internationale, ont cherché à dissuader le FPR de lancer une offensive militaire sur Kigali, qui aurait immanquablement entraîné des centaines de milliers de personnes sur les chemins de l’exode : ce qui s’est, malheureusement, effectivement produit en avril 1994. [...]. Au moment du déclenchement des massacres [le mot « génocide » semble décidément trop difficile à écrire...], il n’y avait sur le terrain aucun soldat français autre que ceux de l’opération Amaryllis [...] Si cette opération [Turquoise] n’avait pas eu lieu, on peut imaginer que des centaines de milliers de Rwandais se seraient réfugiés au Zaïre ou au Burundi voisins, avec les conséquences que l’on peut imaginer pour la stabilité de ces pays [C’est précisément ce qui s’est passé !] [...] L’opération Turquoise n’a jamais failli à son devoir de neutralité et n’a jamais eu d’autre objectif que de sécuriser les populations civiles pendant la poursuite des combats militaires. » (Ministère des Affaires étrangères, réponse à une question du 13/04/2004 de Chantal Robin-Rodrigo, députée socialiste des Hautes-Pyrénées, concernant les accusations de Paul Kagame sur le rôle de la France dans le génocide du Rwanda. Publiée au JO du 18/01/2005)

Cette présentation est un condensé de confusion négationniste. Premièrement, assimiler le (soi-disant) travail de prévention du génocide à des contacts diplomatiques avec le FPR suggère la responsabilité de ce dernier et exonère les réels promoteurs du génocide. Le MAE continue donc de considérer le génocide comme un dommage collatéral de la guerre FPR/FAR (Force armée rwandaise). On se souvient en outre que la France, loin de rechercher l’apaisement, a dirigé une guerre totale contre le FPR, favorisant la dérive des ultras du régime Habyarimana vers la préparation du génocide. Par ailleurs, évoquer, concernant avril 1994, les « centaines de milliers de personnes sur les chemins de l’exode » et non les centaines de milliers de victimes du génocide, relève de la provocation pure et simple. Les critiques formulées par le rapport Quilès en 1998, pourtant soigneusement mesurées, semblent donc définitivement enterrées au profit du déni le plus arrogant. Jusqu’à prétendre qu’aucun autre pays n’est allé aussi loin dans la recherche de la vérité ! Les sénateurs belges, qui sont allés bien plus loin que nos parlementaires, apprécieront. Concernant l’absence de soldats français début avril, ce point est contredit entre autres par les témoignages recueillis par la journaliste belge Colette Braeckman et par le commandant des forces de l’ONU, le général Roméo Dallaire lui-même. De plus, la présence de militaires français sur le terrain n’épuise pas, loin s’en faut, la question de la complicité de génocide, par un soutien financier, diplomatique, médiatique et militaire multiforme. Sur Turquoise enfin, l’affirmation selon laquelle l’opération répondait à un « devoir de neutralité » et n’avait « jamais eu d’autre objectif que de sécuriser les populations civiles pendant la poursuite des combats militaires » est non seulement un mensonge éhonté - puisque Turquoise visait à sauver la mise à l’armée et au régime génocidaires -, mais est encore en parfaite contradiction avec l’assertion initiale selon laquelle il s’agissait de « venir en aide aux victimes du génocide », sauf à confondre délibérément, ce qui est manifestement le cas, le conflit militaire et le génocide.

Victor Sègre

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 135 - Avril 2005
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