Survie

La France au RWANDA, le génocide des Tutsi en 1994

(mis en ligne le 1er mai 2005) - Sharon Courtoux

11 ans après le début du génocide des Tutsi rwandais : les regrets du 15 avril 2005. La face cassée de la République en salle de chirurgie esthétique ou en amorce de repentance ? Le 15 avril, l’ambassadeur de France au Rwanda, Dominique Decherf, a exprimé ses plus vifs regrets pour les employés rwandais de l’ambassade « abandonnés à leur sort » lors du départ des français du Rwanda au début du génocide des Tutsi en avril 1994. « La démarche que j’effectue ce soir est une démarche officielle. Elle bénéficie de toute l’approbation des autorités françaises », a-t-il déclaré lors d’une cérémonie tenue dans les locaux de l’ambassade à Kigali. À cette occasion, son excellence a lu, sans le commenter, un extrait de À l’orée de la forêt vierge d’Albert Schweitzer : « Le bien que nous faisons est un acte, non de charité mais de réparation. Pour chaque homme qui a fait souffrir, il en faut un qui parte et porte secours. Et quand nous aurons fait ce qui est en notre pouvoir, nous n’aurons réparé qu’une petite partie des fautes commises. » Comment accueillir cet événement, pour le moins inattendu ? Avec une pointe de satisfaction d’avoir participé aux efforts qui ont conduit à un début de reconnaissance d’une faute indélébile ? Avec indignation devant cette timide remémoration d’une culpabilité restreinte aux employés tutsi d’une ambassade qui, tout en participant à l’évacuation de criminels, laisse derrière elle ceux parmi son personnel qui sont voués à la mort ? Avec une indignation redoublée en se rappelant l’ampleur, l’étendue, de la faute commise, qui déborde tellement la part reconnue que l’on en reste sans voix ? Avec le sentiment que ce début de reconnaissance ne pourra en rester là, ou avec celui qu’il a été formulé pour marquer à jamais les limites de ce qui sera consenti ? Avec la plus grande curiosité pour ce qui a pu amener à cette initiative, timide mais effective ? Avec une curiosité non moindre pour ce qui lui fera suite ? Sans doute de toutes ces façons simultanément. Comment ne pas se réjouir de l’amorce d’un aveu indispensable, qui permettrait à notre pays (qui a prouvé son peu de goût pour les vérités dérangeantes quelles que soient leurs terribles réalités), et à nous-mêmes, de relever la tête ? Mais comment encaisser cet aveu au rabais, cette reconnaissance d’une responsabilité dans la disparition de quelques personnes alors que la complicité avec ceux qui ont ordonné et fait exécuter le plan qui en a emporté un million est escamotée ? Et comment ne pas prédire que l’amorce d’un aveu ne peut en rester là, tout en craignant qu’il a de maigres chances d’aller à son terme ? Comment, par ailleurs, alors que des signes annoncent l’émergence de nouveaux éléments à charge de l’implication française dans le génocide des Tutsi rwandais, ne pas s’interroger sur les causes d’un aveu qui ressemble étrangement à une sorte de tractation ? Comment ne pas pressentir, à l’heure qu’il est, que le souci prioritaire au plus haut lieu de décision du pays concerne l’image de la France - alors que le temps, qui charrie comme un fleuve indomptable les débris d’une épave, celle de la vérité, et que le besoin citoyen d’en rassembler les morceaux, qui ne faiblit pas, font leur œuvre ? Alors que l’heure de vérité approche, difficilement certes mais sûrement, comment ne pas deviner que le consentement à un fragment dérisoire de cette vérité, et une opération de chirurgie esthétique susceptible d’en masquer le plus signifiant, ont été préconisés ? Comment ne pas soupçonner l’espoir que le plus dérisoire possible suffira, quitte à l’accompagner de quelque encouragement à en rester là ou de quelque moyen de dissuasion d’une trop forte revendication ? S’il n’est, en effet, pas en notre pouvoir de réparer les effets de la faute commise, la reconnaître, et la faire reconnaître, au nom des victimes, est en notre pouvoir et de notre devoir. Nous ne sommes pas puissants. Mais notre attachement à ce que nous devons aux victimes est plus grand encore que le mensonge qui leur nie ce à quoi ils ont droit. Cet attachement nous engage.

Sharon Courtoux

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 136 - Mai 2005
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