Survie

Algérie, une ex‑colonie a perdu son préfixe

(mis en ligne le 1er juillet 2005)

L’entente carcérale France-Algérie

Pas un jour ne passe en Algérie qui n’offre l’occasion au régime de condamner un journaliste ou un syndicaliste indépendant, un étudiant ou un simple citoyen pour des motifs ridicules, pour l’exemple. Le système « Belkheir » a atteint un tel degré de perfection qu’il peut asservir tout un peuple par un effort minimum, en ciblant à tour de rôles les rares têtes qui osent émerger, de façon chirurgicale. La presse décline la chronique d’une colonisation ostentatoire que rien ne semble pouvoir endiguer. Pris en étau entre un terrorisme d’État et une criminalité organisée par les mêmes commanditaires, le peuple précarisé à l’extrême est livré à une anarchie féroce. Une campagne insidieuse visant à sabrer le moral et le civisme vient se surajouter à une corruption économique qui le frappe plus sévèrement que jamais, les déliquescences intellectuelle, culturelle, sanitaire et scolaire ayant déjà accompli leur œuvre dévastatrice. Un à un, les Algériens se révoltent, dans la solitude, tel Me Sillini, président de l’Ordre des avocats d’Alger, qui explose : « La présence des avocats aux côtés de leurs clients est devenue circonstance aggravante » [El-Watan, 18/05]. Pousserait-il l’indignation au-delà de cette crise de nerfs qu’il se placerait objectivement dans l’axe du « mal »... voué à l’éradication.

Curieuse coïncidence, Dominique Perben, alors ministre français de la Justice, se trouve à Alger le jour même. Lors d’un point de presse organisé à l’ambassade de France, il proclame : « Il ne peut y avoir d’indifférence entre nous [...]. Tout ce qui vous touche nous touche ». Hélas, on l’aura compris, ce n’est pas à Me Sillini ni aux Algériens en détresse absolue qu’il s’adresse, mais à leurs bourreaux. Un bref examen de sa mission, le jumelage de huit juridictions, de police et autres instruments de répression, ainsi que la « formation de magistrats, de greffiers et de cadres de l’administration pénitentiaire », permet de deviner ce que le pacte d’« amitié » de Jacques Chirac promet aux Algériens... Le chef de la Police, Ali Tounsi (ex-membre du commando Georges, qui a lancé un vaste programme de construction de 42 prisons), se réjouit « que la police algérienne va [se] coordonner avec la police française pour lutter contre l’immigration clandestine [et] a évoqué, en outre, une coopération entre la partie française et algérienne dans le domaine de la sécurité des transports et la sécurité des personnes dans les ports, aéroports et métro. » On ne compte plus les réunions, les colloques et les séminaires sur la « sécurité en Méditerranée ». Voilà la perception que les ministres français ont de l’Algérie : une vaste extension des prisons de l’Hexagone.

L’entente sécuritaire

Pendant ce temps, si quelques accrocs sont astucieusement distillés par Abdelaziz Bouteflika – une levée de boucliers lancée, avec cinq mois de retard, par son fantassin Abdelaziz Belkhadem contre la loi du 23 février contraignant les professeurs en France à faire l’apologie de la colonisation –, cela ne contrarie en rien la volonté des dirigeants français de mener à bon port ce partenariat « d’exception ». L’offensive dans le domaine économique prend quant à elle l’allure d’un tsunami. Le déjà ex-ministre des Affaires étrangères Michel Barnier s’extasiait en ces termes : « La mobilisation de la France se traduit d’abord [... par] dix visites ministérielles dans les deux sens depuis ma dernière visite en Algérie, notamment celle du ministre de la Défense, qui a rouvert un champ important de coopération entre nos deux pays. Ce mouvement va s’amplifier [...]. Le très grand succès de l’Année de l’Algérie en France que nous avons organisée en 2003 a stimulé de nombreux partenariats, au niveau local et associatif, qui se prolongent aujourd’hui. Conséquence de cette mobilisation : les entreprises françaises sont de plus en plus nombreuses à retrouver le chemin de l’Algérie. La visite d’une importante délégation du patronat français en février dernier, comprenant plus d’une centaine d’entreprises, a été fructueuse » [El-Watan, 08/05].

Sommet visible de l’iceberg nommé « coopération » en matière de (secret) Défense, l’« exercice maritime algéro-français » organisé en mai est, promet le vice-amiral d’escadre Jean-Marie Van Huffel, commandant la zone maritime Méditerranée, le « premier du genre de par son ampleur et sa préparation, et le début d’une longue série qui va suivre ». Deux mois auparavant, des « manœuvres tactiques portant sur “les opérations d’interdiction maritime” se sont déroulées entre la marine algérienne et des unités de la force de réaction (SNMG 2) de l’OTAN. Sept frégates en plus d’un navire de soutien logistique relevant de sept pays, à savoir les États-Unis, l’Italie, la Turquie, l’Allemagne, la Grèce, les Pays-Bas et l’Espagne, avaient pris part à ces manœuvres. [...] Une coopération qui est appelée à “s’intensifier davantage” avec d’autres escales similaires qui seront effectuées dans les années à venir » [El-Watan, 22/05]. S’il est un domaine où l’Europe est unie, en parfaite symbiose avec les États-Unis, c’est bien celui qui voue l’Algérie aux gémonies... Au même moment, « l’Algérie et la France viennent de décider de mener, du 21 au 26 mai, un nouvel exercice militaire conjoint. Baptisée « Raïs Hamidou 05 », cette manœuvre militaire, présentée comme un élément devant concourir au “renforcement de la coopération bilatérale”, se déroulera pour la première fois au large des côtes algériennes entre les unités des marines algérienne et française » [El-Watan, 19/05].

Car, au plan sécuritaire, explique le juge « antiterroriste » Jean-Louis Bruguière, « la menace terroriste est une réalité (sic !) [...]. Les sociétés se doivent de riposter à ce qui constitue une attaque des fondements et des valeurs démocratiques occidentales [www. recherches-sur-le-terrorisme.com/index.html]. Pour lui, « on assiste, des prémisses algériennes au mouvement salafiste du retour aux sources, à un intégrisme anti-occidental, fondé sur la “guerre sainte”. » Cette campagne médiatique dont il n’est qu’un animateur zélé fait des Algériens la source absolue du mal moderne : « Tout a basculé, dit-il, en 1996, avec le déclin des organisations islamiques traditionnelles et une répression plus efficace du terrorisme sur le terrain en Algérie. [...] Des immigrés de la 2ème génération et des Français convertis vont alors se diriger vers l’Afghanistan ; des filières se mettent en place pour lutter contre les forces militaires des pays “mécréants” et créer des cellules en Europe. Londres joue alors le rôle de carrefour sur la grand’route du terrorisme. »

On ne compte plus les camouflets infligés par la justice « occidentale » à Jean-Louis Bruguière. Mais qu’importe l’échec, l’important est d’accuser ! D’ailleurs, il trouve au sein de l’administration Bush un écho à sa « foi » qui dépasse ses rêves les plus hardis... Témoin, cette hallucinante dépêche : « Le recensement des Algériens candidats au suicide pour la résistance irakienne, rendu public par un officier supérieur de l’armée américaine, est terrifiant. “Jusqu’à 20 % des kamikazes qui se font exploser dans des voitures piégées en Irak sont des Algériens”, a affirmé ce responsable en se basant sur des investigations des services de renseignement américains » [L’Expression, 19/06]. Ainsi donc, les Algériens qui n’ont jamais eu recours à l’attentat suicide dans leur propre pays, même au plus fort du « terrorisme islamiste » de la décennie 1990, seraient devenus subitement adeptes de cette méthode... mais en Irak. Dans quel objectif ? C’est La Tribune qui répond le même jour en déclarant « Washington inquiet des risques terroristes en Afrique du Nord ». En effet, « certains individus et groupes ont la possibilité de se rendre en Irak pour y mener des opérations ou pour y recevoir un entraînement. L’une de nos craintes est que, s’ils sont entraînés aux tactiques [terroristes] appliquées en Irak, ils finiront par les appliquer une fois de retour en Afrique », a affirmé le général Thomas Csrnko, chef des forces spéciales américaines en Europe. Les terroristes algériens auraient-ils découvert le secret de l’immortalité ? Selon ce général américain, « ils sont très mobiles, très meurtriers et ils prennent tout ce qu’ils peuvent avant de se retirer ». Il ajouterait « sur une autre planète » que cela n’offusquerait plus personne.

Glorification de la colonisation

Pendant ce temps, les inaugurations de stèles à la gloire de l’OAS et la promulgation de lois célébrant l’ancienne colonisation offrent à chacun l’alibi pour dénoncer quelques « dérives » sans rien laisser transpirer de la nouvelle colonisation. La coopération en matière de police fait même dans le prosélytisme : « Deux personnes impliquées dans un trafic de drogue ont été arrêtées récemment à Annaba par la police algérienne en coopération avec la police française. [...] Il s’agit du dénommé H.A., âgé de 40 ans, originaire de Annaba, et B.M., âgé de 41 ans, originaire de Tébessa. » Ces acronymes n’ont peut-être aucune existence physique : des entités abstraites qui n’auraient pour rôle que de communiquer sur cette collusion franco-algérienne... ; l’envie de proclamer à la face de tous que l’ex-colonie française a irrémédiablement perdu son préfixe... La vocation nouvelle de l’Algérie est évidente : un immense pénitencier pour une population déchue de son humanité, et le laboratoire du terrorisme islamiste international pour valider le basculement de la planète dans un ordre nouveau : les puissances occidentales opposées au néant, avec la certitude de ne jamais le battre, ce qui pérennise durablement les spoliations que couvre cette monumentale escroquerie.

Les Algériens qui croient que le plus dur est derrière eux vont vers d’effroyables désillusions... Parviendraient-ils même à s’extraire de leur léthargie qu’ils n’y pourraient sans doute plus rien, tant le piège mortel s’est déjà refermé sur eux. Leur incapacité à se défendre contre la plus révoltante des injustices ne contribue même pas à atténuer les campagnes accusatrices contre eux ; pire, on les décrit d’autant plus dangereux qu’ils se montrent enclins à courber l’échine.

Lounis Aggoun

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 138 - Juillet Aout 2005
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