Survie

Congo-Brazzaville : A fleur de presse - Juillet 2005

(mis en ligne le 1er juillet 2005)

Marseille l’Hebdo, La drôle de course à la voile des « frères » congolais, 01/06 (Benoît GILLES) : « Le 5 juin, part la Route de l’Equateur, une course océanique qui doit relier Marseille au port de Pointe Noire au Congo-Brazzaville. Six bateaux, dont certains de barrés par des skippers de renom, prendront le large, salués à 11 heures par le passage de la patrouille de France. Dès le 2 juin [...] une grande partie du gouvernement congolais, le premier ministre Isidore Mvouba, plusieurs de ses ministres, le frère et la fille du président de la République, Denis Sassou Nguesso, séjourneront à Marseille. Du très beau monde qui débarque quasiment en catimini. Ni la Préfecture de région, ni la Préfecture de police ne sont prévenues de cette “visite privée”. Ils n’ont d’ailleurs rien prévu pour assurer la sécurité et le protocole du séjour de ces illustre hôtes.

Seules la Ville de Marseille et la communauté urbaine participent à l’organisation de la course en recevant les officiels congolais et en mettant à disposition ses infrastructures portuaires. “ Nous soutenons cette course indirectement par l’intermédiaire du club de nautisme de l’YCPR, explique France Gamerre. Nous remettrons aussi la Coupe de la Ville de Marseille à l’issue des premières régates. »

Du côté des autres collectivités territoriales, ni soutien financier ni partenariat. D’ailleurs, en ville, les rares affiches annonçant l’événement présentent un nombre très réduit de partenaires. Seul sponsor privé connu, Volvo Suède Méditerranée, concessionnaire local. Pas trace du groupe Total, ni de Bolloré, tous deux très présents au Congo. “Nous soutenons la course sur le site d’arrivée, à Pointe Noire, dans le cadre des bonnes relations avec le pays hôte ”, annonce-t-on chez Total. Ce peu de soutien a une raison simple : son budget de 1,5 million d’euros est quasi intégralement pris en charge par la Société nationale du pétrole congolais gérée par le neveu du président.

Car cette course a d’autres buts que la gloire du sport nautique, dans un des pays les plus pauvres du monde où, forcément, ce sport compte peu d’adeptes. Le but avoué par le premier ministre Isidore Mvouba, lors de la soirée de lancement, le 26 octobre dernier au Yacht Club de la Pointe-Rouge, est clair comme de la communication institutionnelle : grâce à cet événement, “ le Congo pourra lever le voile qui grève son image, victime de la désinformation ”. Pays encore déchiré par la guerre civile, à la démocratie toujours sujette à caution, le Congo a donc décidé de figurer sur l’échiquier mondial comme le premier pays africain à organiser une course à la voile. Soit. Mais pourquoi en partant de Marseille ?

Cela tient à la personnalité d’un des personnages clefs de cette histoire : Jean-Claude Vergier. Ancien élu vigouriste, passé un temps chez Tapie, ce chef d’entreprise a tissé des liens étroits avec le Congo durant son mandat municipal et à la chambre de commerce. Des liens qui sont restés solides. “ Il y a quelques années, j’ai reçu un coup de téléphone de Brazzaville, indique-t-il. C’était la présidence. Le lendemain, j’entrais au Congo sans visa pour un séjour de quinze jours. Ensuite, j’y suis resté comme conseiller spécial du président Sassou Nguesso en charge de la coopération décentralisée. ”

Depuis, il possède un passeport diplomatique qui lui permet de fréquents aller-retours et de nouer de discrètes relations entre Marseille et Brazzaville. “ Ces relations ont débouché sur des projets dans le domaine de la sécurité civile, grâce notamment au Sdis 13, partenaire de la course [...] Nous avons développé également un volet médical avec l’ONG Hôpital assistance. Mais les projets les plus intéressants sont à venir, ils concernent les infrastructures. La Chambre de commerce et l’Aéroport sont sur les rangs pour réaliser la rénovation et l’exploitation de l’aéroport de Brazzaville. Le Port de Marseille et Semfos, la société de Charles-Emile Loo, sont intéressés par un projet de rénovation des ports de Pointe noire et de Brazza. »

Contactée, la direction de l’aéroport a déclaré ne pas être intéressée par ce projet. Quant au Port autonome, ses responsables indiquent n’avoir jamais dépassé le niveau des appels d’offre concernant le Congo. Le tout fait pschitt.

En revanche, on comprend mieux la nature des enjeux, lorsqu’on sait qu’Hôpital assistance est une ONG directement liée à la Grande loge nationale française (GLNF), une loge maçonnique très implantée en Afrique. Jean-Claude Vergier est souvent présenté comme le représentant d’Hôpital assistance au Congo. [...] Si ces personnages admettent volontiers ne rien connaître au monde de la voile, ils ont en commun leur parfaite connaissance des réseaux maçonniques de la GLNF, particularité que partage également le chef d’État congolais Denis Sassou Nguesso et son frère Maurice, patron du club nautique de Pointe noire et “éminence grise” du président, selon Vergier lui-même. »

Le départ de cette prestigieuse course a fort heureusement été perturbé par les militants de Survie Marseille, et l’événement aura été davantage marqué par leur intervention visuelle et sonore que par le passage de la patrouille de France. Les militants de Survie, simplement armés d’un mégaphone, de pancartes et d’une lettre ouverte au maire de Marseille, ont rappelé au public qui était le dictateur Sassou Nguesso, les crimes contre l’humanité dont il s’était rendu coupable, les complicités françafricaines grâce auxquelles il était revenu au pouvoir, et les récentes pressions élyséennes sur la justice française pour faire libérer un de ses sbires incarcéré à la Santé dans le cadre de l’affaire des disparus du Beach. Les curieux venus pour la course ont rapidement déserté l’esplanade officielle, certains rejoignant même les manifestants, au grand dam des organisateurs.

La presse locale a plutôt bien rendu compte de l’événement et des revendications de Survie qui, à défaut d’une réponse du maire Gaudin, demande toujours une prise de position des élus municipaux contre ce soutien à peine masqué de la mairie au dictateur. Les « partenaires » officiels (le journal Métro, Volvo, la société Marseille Université Club, le Yachting Club de Pointe Rouge, le ministère de la Défense, la Patrouille de France, la Marine Nationale, la Ville et la communauté urbaine de Marseille, Netency, Météo France) ont également été interpellés, sans réponse à ce jour.

Victor Sègre

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 138 - Juillet Aout 2005
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