Survie

Algérie : Club des pins : État terroriste. Deux diplomates algériens enlevés à Bagdad et exécutés

(mis en ligne le 1er septembre 2005)

Le jeudi 21 juillet, deux diplomates algériens, Azzedine Belkadi et Ali Belaroussi, sont enlevés à Bagdad. L’annonce de leur exécution est diffusée sur Internet quelques jours plus tard. Leur présumé assassinat ayant été d’emblée attribué à Abou Moussab Al-Zarkaoui, celui-ci aurait répondu sur Internet n’être pour rien dans cette affaire.

Très vite d’ailleurs, la presse algérienne émet à demi-mot l’hypothèse de l’implication des services algériens dans l’opération - même si c’est pour aussitôt la réfuter. Louisa Hanoune, présidente du parti des travailleurs, affirme que ce n’est pas du côté des Irakiens qu’il faut regarder « mais qu’il faut se méfier de Bush et ses pairs. » Sur la chaîne Al-Jazeera, Abassi Madani parle de complot contre la réconciliation nationale. « Les plus avisés ne manquent pas de relever la première réaction de la France qui exprimait son “étonnement” sur l’enlèvement des deux diplomates [...]. D’autres mettent en évidence la “protection” américaine des sites djihadistes dont celui du GSPC », note doctement Le Jeune indépendant [02/08], avec son air habituel d’en savoir nettement plus que ce qu’il accepte de révéler. « Des voix commencent à demander des explications sur la nomination et l’affectation d’un chargé d’affaires à Bagdad alors que notre ambassadeur en titre est réfugié, depuis la chute du régime de Saddam Hussein, à Amman, en Jordanie, passant son temps à se disputer les buffets mondains auprès du royaume hachémite. [...] Le gouvernement, qui affirmait maîtriser la situation, a [même] mis en garde ceux “qui veulent soumettre cet événement à de quelconques surenchères”. » [Le Jeune indépendant, 01/08]. Bref, l’absence de revendication, de mobile, la précipitation à les exécuter, la frilosité des dirigeants algériens à prendre l’affaire au sérieux, l’absence de corps des « disparus », de même que maints autres indices suggèrent une grossière manipulation.

En filigrane, tous ces médias insinuent que l’odieux assassinat est lié directement à la conjoncture interne en Algérie. Cela survient en effet à la veille de l’annonce pour fin septembre d’un référendum devant consacrer la réconciliation nationale, processus que certains clans occultes voudraient, suggère-t-on, voir torpillé. Cet acte serait en quelque sorte la preuve de l’échec des offres de paix aux terroristes, au premier rang desquels sévit le GSPC [lire encadré].

Reste que le soupçon de la liquidation des deux diplomates par leurs propres services demeure tenace. Deux semaines après cet assassinat, « la famille Belaroussi appelle les autorités à assumer leur responsabilité [... Elle] a lancé un appel aux autorités algériennes l’invitant à entamer des recherches concernant la dépouille mortelle du défunt pour la remettre à sa famille, “s’il était vraiment mort” » [El-Khabar, 11/08]. Vient ensuite le discours d’Abdelaziz Bouteflika le 14 août à la Conférence dite « des cadres » où il relance la piste algérienne : « L’enlèvement et l’exécution de nos diplomates à Bagdad relèvent de ces tentatives de s’opposer à notre politique de réconciliation nationale et qui veulent que notre société continue à vivre dans cette atmosphère de peur et d’insécurité instaurée par le terrorisme. » En somme, le meurtre froid de ces deux hommes - chair à canon - n’est qu’une technique des adversaires de Bouteflika au sein du pouvoir occulte pour lui faire des misères. Mais ne peut-on pas rétorquer que c’est à Bouteflika que profite le plus le crime ? Il raffermit les liens que l’unissent avec Bush et Blair, et le présente comme l’opposant véritable au cabinet noir qui l’a fait roi. Et que tout cela survient à un moment où les Algériens commencent à ne plus supporter le régime néocolonial que lui réservent Bouteflika et ses mentors, plus solidaires qu’ils veulent bien le laisser croire. Ce meurtre spectaculaire, combiné avec quelques massacres ici et là de civils et de « forces de l’ordre », ressemble à s’y méprendre à la conjoncture de l’année 1992 qui a vu l’envol du terrorisme sur le sol algérien.

Lounis Aggoun

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 139 - Septembre 2005
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