Survie

Niger (Famine) : Un peu d’histoire

(mis en ligne le 1er septembre 2005) - Odile Tobner

Le Niger subit en ce moment une famine catastrophique. L’Unicef a publié le 29 juillet un bulletin d’alarme affirmant que 30 000 enfants de moins de cinq ans sont dans un état critique de malnutrition, donc en danger de mort, 250 000 autres doivent être secourus d’urgence. Le gouvernement du Niger estime à 1,6 millions les habitants en situation critique. L’ONU estime que 800 000 enfants auraient besoin de soins et que 3,6 millions d’habitants seraient menacés par la famine.

La grave pénurie alimentaire tient à plusieurs facteurs, tout d’abord la sécheresse de 2004, accompagnée d’une invasion de criquets pèlerins, mais il y a eu aussi des facteurs économiques et politiques. Depuis janvier 2005 les commerçants ont stocké et spéculé sur la rareté des denrées, dont le prix a doublé. Le gouvernement de Niamey non seulement a refusé de procéder à des distributions gratuites de nourriture quand la disette s’est fait sentir mais il n’a pris aucune mesure contre la spéculation sur les denrées. Enfin les organisations internationales ont tardé à réagir, sauf MSF qui, depuis janvier 2005, a ouvert des centres de récupération nutritionnelle.

La France s’est mobilisée très tardivement. Bernard Kouchner s’est montré à la télé et a affrété un avion. Le ministre des Affaires étrangères, Philippe Douste-Blazy, pour son premier déplacement en Afrique a déclenché l’aide française à la suite de l’appel de l’Unicef. Il a jugé que le Sahel est le symbole de l’échec des politiques du passé. Il ne pensait sans doute pas à l’histoire du Niger. Mais on peut en effet rappeler cette histoire. Le Niger, qui compte aujourd’hui onze millions d’habitants, a accédé à l’indépendance en 1960 avec Hamani Diori comme président. Celui-ci, fondateur en 1946 du PPN (Parti progressiste nigérien), qui se fondit dans le RDA de Houphouët-Boigny, soutenu par la France, élimina Djibo Bakari, leader du mouvement Sawaba, vainqueur des élections locales de 1957, partisan du non au référendum de 1958. Le mouvement Sawaba fut interdit et son chef exilé.

Avec la découverte, dans les années 1970, d’un important gisement d’uranium, à Arlit, exploité à partir de 1974, qui place le Niger au troisième rang des réserves mondiales, Hamani Diori manifesta sa volonté de s’émanciper de la tutelle française. Il prétendait notamment aligner le cours de l’uranium sur celui du pétrole qui venait de faire un bond. Le 15 avril 1974 Hamani Diori est opportunément chassé du pouvoir par le général Seyni Kountché, ancien de l’armée française, ayant servi en Indochine et en Algérie. Celui-ci suspend toutes les institutions, dissout l’Assemblée nationale et instaure un Conseil militaire suprême où il cumule les fonctions de chef d’État, ministre de la Défense et de l’Intérieur.

Tout aussi opportunément, une fois Seyni Kountché au pouvoir, le cours de l’uranium s’effondre, la France en étant du reste le seul acheteur puisque les autres puissances nucléaires possédaient leurs propres ressources. La France, qui ne possède sur son sol que 4 % des réserves, devient le 4e producteur mondial d’uranium. C’est ainsi que pendant trente ans la Cogéma a pu, avec le minerai uranifère qu’elle exploite à Arlit, développer la production d’électricité d’origine nucléaire (77 % de la production d’électricité en France, contre 17 % de la production dans le monde). Le traitement chimique du minerai d’uranium, étant donné les très faibles teneurs (autour de 2 pour 1000), se fait près des lieux d’extraction, à l’acide sulfurique. Les habitants du Niger ont donc eu ces nuisances pour tout bénéfice. Pour ce qui est de la générosité française d’aujourd’hui, il faut savoir que l’association de Kouchner est financée par Areva, ce dont le bon docteur ne s’est pas vanté quand il a fait tout un foin médiatique avec cette aumône [130 000 euros en juin et 120 000 euros en juillet, « soit 0,05 % des 428 millions de bénéfice annuel d’Areva », Le Canard enchaîné, 03/08]. Seul de toute la presse française, Le Canard enchaîné l’a révélé, et a utilement informé le public du contexte nigérien lié à la France. Kouchner s’est spécialisé semble-t-il comme préposé aux bonnes œuvres des grands bienfaiteurs de l’humanité que sont Total en Birmanie, Areva au Niger.

Voilà comment un petit pays du Sahel devient un pays assisté, un des plus pauvres du monde, dit-on partout, dépendant de l’aide internationale. Depuis la mort de Seyni Kountché, en 1987, le Niger a connu une vie politique assez agitée. L’actuel chef d’État et chef de gouvernement Mamadou Tandja est un vieux routier de la politique. Ancien militaire ayant participé au renversement d’Hamani Diori, il a été un proche de Seyni Kountché. Il a certes perdu les premières élections démocratiques en 1993, mais le président Mahamane Ousmane a été destitué en 1996 par un putsch qui a placé sur le trône Baré Maïnassara, dont Mamadou Tandja était un proche, revenu au pouvoir en 1999 suite à l’assassinat de Baré par une junte qui n’a pris le pouvoir que durant six mois pour offrir au Niger une constitution démocratique et des élections incontestées, il effectue aujourd’hui son deuxième mandat. Il est l’actuel président de la Cédéao. On ne peut pas dire qu’il ait géré la crise alimentaire que traverse son pays avec une aussi grande compétence que sa carrière politique. Qu’à cela ne tienne, les grandes ONG sont là pour suppléer aux carences locales. Cela donnera de très belles photos dans les News.

Odile Tobner

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 139 - Septembre 2005
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