Survie

Un dissident français 30 juin 2005

(mis en ligne le 1er septembre 2005) - Laurent Beccaria, éditeur

Laurent Beccaria, éditeur

François-Xavier Verschave est mort, ce jeudi 29 juin, d’un cancer du pancréas, qui l’a enlevé en quatre mois. Se sachant condamné, il a continué à travailler, corrigeant les épreuves de son dernier livre, sans un regard en arrière, comme il a vécu. Cette attitude ne sort pas de n’importe où.

François-Xavier Verschave était un dissident français. La chape de plomb qui protège le néo-colonialisme français en Afrique est trop lourde, trop étouffante, pour que l’on hésite à employer ce terme. Rares sont ceux qui osent se soulever contre leur pays. François-Xavier l’a fait, explorant tous les "trous noirs" de la République, avec une énergie peu commune.

Il incarnait jusqu’à la démesure un certain nombre de vertus que l’on attend de ceux qui se dévouent au bien commun : la rectitude morale, la curiosité, l’enthousiasme, l’honnêteté. Son désintéressement était unique : tous ses livres – vendus à plus de 200 000 ex au total – ont été écrit au bénéfice de Survie, auquel il abandonnait ses droits d’auteur dès le premier centime.

Il était entré en dissidence sur le tard, à l’âge où tant d’autres choisissent justement le confort. Sa rencontre avec l’Afrique est le fruit d’un grand rêve déçu. Répondant à l’appel de plusieurs prix Nobel pour lutter contre la faim dans le monde, il s’était passionné par cette cause, multipliant les contacts, les initiatives les plus consensuelles. Jusqu’au jour où il s’est rendu compte que côté pile, la République affichait ses bonnes intentions d’aide au tiers-monde, tout en bloquant, côté face, les initiatives pouvant troubler les réseaux françafricains...

Ce doux n’acceptait pas le mensonge. Toujours entre deux rendez-vous, comme un courant d’air, sa mallette remplie de dossiers, avaleur de livres, prenant sur les nuits pour écrire, toujours en mouvement, il a pris la tête de tous ceux qui refusaient l’inacceptable.

Malheureusement, ils étaient peu nombreux.

Notre première rencontre date de 1997. J’ai été frappé ce jour-là par le dénuement de Survie. François-Xavier Verschave s’est toujours battu à mains nues, dans l’indifférence générale. Cette première collaboration a débouché sur La Françafrique, édité chez Stock, imposant ce mot dans le débat public. Premier livre et premier procès intenté – et perdu – par Charles Pasqua, qui demandait cinq millions de francs de dommages et intérêts.

Devenu éditeur indépendant aux Arènes, nous lui commandâmes aussitôt une suite. Elle arriva sous la forme d’un pavé de plus d’un million et demi de signes, qui nous effraya. Nous sortîmes de la lecture de Noir silence accablés par son contenu, convaincus qu’il fallait publier le livre, mais certains également que l’ouvrage était invendable. Pourtant le jour de sa sortie, entre neuf heures et midi, notre téléphone fut assailli par des demandes de lecteurs. Sans une ligne dans presse, l’ouvrage fut réimprimé plusieurs fois. On appelle cela le bouche-à-oreille.

Les plaintes des trois Présidents africains pour « Offense à chef d’État étranger » tombèrent durant l’été. Incrédules, François et moi découvrions que notre condamnation était inscrite dans la jurisprudence : plus de six cents procès depuis le vote de la loi sur la presse et autant de condamnations... Puisque nous allions perdre, autant le faire en beauté. François et l’équipe de Survie se démenèrent, multipliant les témoins, préparant ces audiences avec rage, parce que leur sort en dépendait. Il n’y avait pas d’argent dans les caisses pour les dommages et intérêts inévitables qui nous attendaient.

Aux Arènes, Mehdi Ba assurait le va-et-vient entre Survie et nous. Il édita dans la foulée, Noir procès, les minutes des audiences, qui sont un document pour l’histoire : le premier procès public et contradictoire de la politique criminelle de la France en Afrique. De nombreux documents sur le site des Arènes attestent de l’importance de ce tournant dans le combat de Survie. Durant le procès, toujours en première ligne, François-Xavier fut constamment sur le fil de l’émotion, parfois sur la défensive, souvent éloquent. François-Xavier était un orateur convaincant. Ce citoyen modèle était au banc des accusés – et il le vivait mal. Sa sincérité et la justesse de son combat l’emportèrent. Plus d’un siècle de jurisprudence était renversé ! La victoire était d’abord la sienne avant d’être celle d’une cause. Elle fut confirmée en cour d’Appel, ce qui nous permit d’ajouter un bandeau rouge sur les livres, en guise de pied de nez, avec des extraits de l’arrêt qui louaient la rigueur de son travail...

Entre les Arènes et François-Xavier, l’épreuve consolida l’amitié. Nous fêtâmes dignement le verdict, en compagnie de nos témoins et de nos avocats. Il y avait ce soir-là l’allégresse des victoires conquises de haute lutte.

Notre confiance réciproque fut précieuse lorsque quelques désaccords entre nous survinrent. Nous n’étions pas aussi enthousiastes sur Noir Chirac ou quelques autres projets. François-Xavier continuait pourtant à nous proposer dix idées de livres par mois, faisant l’intercesseur, découvrant chaque jour de nouveaux dossiers. C’était un fidèle.

Avec bonheur, Survie et Les Arènes ont pu se réunir de nouveau l’année dernière lors de la commémoration des dix ans du génocide tutsi. La commission d’enquête citoyenne et la publication de l’Inavouable de Patrick de Saint-Exupéry allaient dans le même sens. L’amitié et le travail commun se fondirent à nouveau dans un combat essentiel : Imprescriptible, contre l’impunité de notre pays dans le crime des crimes. Cette cause de longue haleine, nous la porterons jusqu’au bout, sans jamais renoncer à ce que la lumière soit faite, même si son inlassable allant va nous manquer.

Puis ce fut Négrophobie, son livre, paru la semaine dernière, en forme de testament. La lecture de Stephen Smith l’avait fait bondir. Négrologie reposait sur une vision pessimiste, voire cynique de l’homme, il assumait l’héritage colonial, avec sa part de racisme, affichant sa proximité avec les sources officielles : il a donc reçu un accueil critique triomphal. Négrophobie est soutenu par une vision optimiste, voire prophétique de l’homme, il rejette l’idéologie coloniale, se méfie des manipulations d’État : il fait son chemin par le bouche-à-oreille. En somme, la parabole de son engagement. C’est à sa confiance absolue dans l’homme et dans la démocratie que nous pensons aujourd’hui, à cette flamme qui le consumait, à ce rire soudain, presque strident qui ponctuait nos rencontres, à ce mouvement perpétuel d’un homme qui ne s’arrêtait ni d’écrire, ni d’agir, puisque c’était nécessaire. Le dissident était un cœur, une flamme, un souffle.

Aujourd’hui des dizaines de milliers d’auditeurs, de lecteurs, de sympathisants, européens et africains qui appréciaient son intégrité et son engagement, sont tristes, et un peu plus seuls. À eux, à son épouse et à ses trois enfants, à Sharon Courtoux et aux collaborateurs de Survie, présents et passés, nous apportons notre chagrin pour le mêler au leur.

Laurent Beccaria, éditeur

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 139 - Septembre 2005
Les articles du mensuel sont mis en ligne avec du délai. Pour recevoir l'intégralité des articles publiés chaque mois, abonnez-vous
a lire aussi