Survie

Tribune Côte d’Ivoire L’urgence d’un coup de gueule citoyen

(mis en ligne le 1er octobre 2005) - Sissulu Mandjou Sory

par Sissulu Mandjou Sory

Après trois années d’une grave crise qui a ruiné le pays au plan socio-économique avec en toile de fond des atteintes quasi quotidiennes aux droits de l’Homme, la Côte d’Ivoire offre le spectacle d’un pays en dérive où une implosion sociale est possible à tout moment et pour un prétexte quelconque. Dans ce contexte tendu, deux questions cruciales se posent : Qui peut (qui va) arrêter cette dérive ? Quel clan politique ou quel groupe militaire va déclencher les hostilités ? Pour répondre à ces questions le plus objectivement possible, tentons de dégager les principales leçons depuis le déclenchement de la rébellion. De septembre 2002 à nos jours la communauté internationale a fait le pari de résoudre cette crise en faisant confiance aux protagonistes ivoiriens, à leurs capacités à transcender leurs intérêts égoïstes pour sauver leur pays d’un péril annoncé. Aujourd’hui, force est de constater que ce pari reste un vœu pieux et rien dans les actes et les propos de ce qu’il est convenu d’appeler "la classe politique ivoirienne" ne laisse présager un sursaut collectif salvateur. Car, il faut bien l’admettre, la situation actuelle profite à tous les clans (le pouvoir du FPI, les houphouetistes, les rebelles, etc). L’ironie et le drame dans cette histoire c’est que cette "classe politique" s’étripe pour des miettes tandis que les gros morceaux du gâteau ivoirien tombent dans la besace françafricaine où émargent les Bouygues, Bolloré et consorts. Dans cette guéguerre de chiffonniers que peut-on raisonnablement attendre de bon de ces gens ? Rien ! Que feront-ils pour garder leurs privilèges mal acquis en quelques années ? Tout sauf du bon ! Le second pari de la communauté internationale a été de croire qu’un médiateur neutre (en l’occurrence un chef d’État africain) peut amener les protagonistes ivoiriens à une sortie honorable de crise qui préserve l’amour propre et les intérêts de chaque clan militaro-civil. Vraisemblablement la dernière médiation, celle menée par Thabo Mbéki est en train de déboucher sur une impasse. La conduite des pourparlers et les résultats obtenus par le chef d’État sud-africain sont contestés avec virulence par l’opposition politique et l’armée ivoirienne. S’il se confirmait, cet échec du médiateur sud-africain s’inscrirait (hélas !) dans une longue série d’accords signés mais jamais pleinement appliqués par les acteurs ivoiriens. À l’heure où il est de plus en plus question que le président de l’Union africaine dessaisisse Thabo Mbékhi du dossier ivoirien, il convient sans doute de se rendre à l’évidence : aucun médiateur (quelle que soit sa neutralité supposée ou réelle) ne pourra résoudre le conflit qui mine la classe politique ivoirienne. Le seul pari raisonnable que pourrait faire aujourd’hui la communauté internationale serait de faire enfin confiance au peuple ivoirien lui-même pour régler la crise qui tenaille le pays. Bien évidemment ce ne serait pas un pari sans risque puisque de toute évidence le peuple ivoirien est divisé et sans voix audible. Il revient cependant aux authentiques démocrates et partisans de la paix ivoiriens de comprendre que le salut du peuple passe pour chaque ivoirien par une sortie du clan idéologique et/ou ethnique, par une renonciation définitive à la vérité qui exclut l’autre . Les mêmes qui ont crié hier leur révolte face à la politique du "Tout sauf ADO !" sont ceux qui parcourent aujourd’hui l’Afrique et le monde pour expliquer que la sortie de crise en Côte d’Ivoire passe par la politique du "Tout sauf Gbagbo !". Pauvre classe politique ivoirienne ! Qui a le don de cumuler l’incurie politique et l’intolérance viscérale. Il est temps que chaque ivoirien cherche la vérité de l’histoire de son pays en prenant en compte les vérités des autres concitoyens, l’histoire du peuplement du pays et les divers apports passés et récents qui ont permis la construction du pays. Car le véritable problème dans cette affaire c’est que chaque clan a de bonnes raisons pour mener son combat. Les rebelles ont en effet raison de dire qu’il faut lutter jusqu’au bout pour refuser la discrimination par l’ivoirité, qui fait de plus de la moitié des habitants du pays des étrangers. De même que le FPI et son chef ont eux aussi raison de contester la manière dont sont violés les règles minimales de l’État de Droit par les rebelles et leurs soutiens, en s’arc-boutant sur le fauteuil et les prérogatives d’un président élu en octobre 2000 dans des "conditions calamiteuses" mais reconnu par la communauté internationale. Mais le drame dans cette affaire tient aussi au fait que chaque clan dans la pratique n’a d’autre souci que de s’enrichir le plus vite et par tous les moyens : pillages, vols et viols incessants des droits élémentaires, notamment le droit à la vie. Gbagbo et ses affidés ainsi que la plupart des hauts dignitaires de la rébellion se sont constitués en trois ans des fortunes de guerre colossales, qui ne profitent qu’aux minorités dirigeantes au sud et au nord du pays dans une ambiance générale de paupérisation croissante des populations ivoiriennes. Le peuple ivoirien ne gagne rien et ne gagnera rien de ces biens mal acquis. C’est pourquoi le salut public aujourd’hui en Côte d’Ivoire passe par une défense non partisane des biens publics et de la démocratie. À cette tâche les Ivoiriens de tous bords doivent se retrouver pour obtenir par une lutte sereine et pacifique ce que la force des armes ne pourra jamais conquérir : la confiance retrouvée des Ivoiriens dans un destin collectif. En d’autres mots, le seul médiateur du conflit actuel c’est le peuple ivoirien lui-même. Lui seul pourra trancher le litige qui oppose Gbagbo, Soro, "ADO’, Bédié et consorts. Dans la panoplie des instruments démocratiques pour résoudre ce conflit, l’élection est l’une des formes appropriées. Mais pas la seule ! Il faut éviter le piège de ceux qui ne jurent que par l’élection comme seule voie immédiate de sortie crise. Avant, pendant et après une élection digne de ce nom, il faut d’abord la liberté pour le peuple, et concomitamment le pain (car ventre vide n’a point d’oreille !). Au lieu de s’épuiser dans la recherche d’un médiateur aux vertus introuvables en Afrique ni ailleurs, l’ONU serait plutôt bien inspirée de publier les rapports successifs établis par ses envoyés sur la violation massive des droits humains et le situation humanitaire en constante dégradation en Côte d’Ivoire. Cette publication, en plus des nécessaires mesures punitives à prendre à l’encontre des auteurs de ces actes attentatoires aux droits humains, devra être assortie d’injonctions claires pour, d’une part, donner un coup d’arrêt à la culture de l’impunité, et d’autre part garantir la jouissance effective des libertés démocratiques dans le pays (libertés d’opinion, d’association, de pétition, de manifestation publique, etc.). À l’issue de ce rapide bilan des trois dernières années, nos deux questions de départ peuvent trouver des réponses de bon sens. Qui peut (qui va) arrêter la dérive actuelle en Côte d’Ivoire ? C’est le peuple ivoirien lui-même qui peut le faire en acceptant de franchir le pas pour un sursaut national. L’enjeu du moment n’est pas de savoir qui est le plus fort (Soro, Gbagbo, Doué Mathias, etc.). L’urgence qui doit mobiliser tous les Ivoiriens, c’est s’entendre sur un minimum vital national non exclusif de l’autre (étranger ou prétendu tel). Que ce minimum vital s’appelle "la Constitution ivoirienne" importe peu. Il faut arrêter les querelles juridiques autour des textes et accorder désormais plus d’intérêt au devoir de sauver et de promouvoir la vie humaine en Côte d’Ivoire. À la question "Quel clan politique ou quel groupe militaire va déclencher les hostilités ?", on peut répondre sans hésiter : ce sont les ennemis du peuple ivoirien qui veulent la reprise des hostilités. Dans le contexte actuel, toute personne ou groupe de personnes qui ouvre(nt) le feu en Côte d’Ivoire au prétexte de rétablir la paix ne fera qu’allumer la poudrière. Des sources concordantes (souvent partiellement relayées par les médias ivoiriens toutes tendances confondues) font état de projets macabres qui sont mis en oeuvre dans les coins secrets de palais présidentiels africains avec la complicité active des parrains de la Françafrique, de l’axe Ouagadougou-Paris. Face ces prévisions funestes, les authentiques démocrates ivoiriens doivent faire bloc pour conjurer le pire. Dans leur combat, la vigilance et la solidarité des citoyens français et africains (notamment les peuples des pays limitrophes) ne devront pas leur faire défaut. D’ores et déjà, alertons l’opinion publique qui devra veiller à ce qu’aucun moyen public ou privé français n’aille renforcer la logistique de ces marchands d’illusion et voleurs de paix !

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 140 - Octobre 2005
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