Survie

Cameroun : ’ Pays pauvre très endetté ’

(mis en ligne le 1er novembre 2005)

L’Agence française de développement (AFD) a allumé un véritable brûlot au sein du pouvoir camerounais en exigeant un audit du Feicom (Fonds spécial d’équipement et d’intervention intercommunale), avant que ce fonds puisse recevoir une partie des ressources issues de l’allègement de la dette française. Les autorités camerounaises ont longtemps résisté, mais l’audit, demandé en 2003, mené de concert par le cabinet français 2AC et le cabinet camerounais ACP, a fini par être rendu le 31 mai 2005, sans que ses conclusions, pourtant accablantes, suscitent la moindre réaction des pouvoirs publics. Le quotidien Mutations a publié, dans son édition du jeudi 6 octobre, des extraits de ce rapport particulièrement explosif. Le conseil d’administration de cet organisme, dont les statuts présentent de singulières omissions par rapport à la législation, est contrôlé par le pouvoir. Le président de la République nomme sept administrateurs sur neuf et, bien sûr, le directeur général, Ondo Ndong. La commune de ce DG arrive en tête dans l’attribution des subventions (deux milliards quatre de CFA) et celle du chef de l’État en second. Le cabinet du DG dispose à lui seul de 20 véhicules. Mais surtout des détournements massifs ont été pratiqués, de la façon la plus grossière, au profit d’entreprises et de particuliers. Les exemples et les montants ont de quoi abasourdir. Ne citons que des surfacturations de l’ordre de 800 %. On peut chiffrer à 26 milliards CFA, en moins de quatre ans, les dépenses suspectes. S’il y avait un État et une Justice au Cameroun, les inculpations devraient pleuvoir sur tout ce beau monde jusqu’au plus haut niveau. Or, défense de parler de tout cela dans les allées du pouvoir. On ne parle pas de corde dans la maison d’un pendu. Enfin, le 18 octobre, le scandale himalayen a accouché d’un avorton de souris. Selon un article du Messager du 19 octobre, les autorités gouvernementales ont jugé que le Feicom souffrait, de « faiblesses institutionnelles ». Emmanuel Ondo Ndong a été engagé à « se réconcilier avec les exigences de l’orthodoxie dans la gestion ». Ce très proche de Biya - le « Cher Paul » de Jacques Chirac - non seulement n’est pas traduit en justice mais il est confirmé dans ses fonctions. Quid des 26 milliards de Fcfa ? Ni vu ni connu. Le brûlot, dans un pays sans opinion publique, n’est qu’un pétard mouillé. C’est pourtant à cet organisme que doit être confiée la mise en œuvre du PNDP (Programme National de Développement Participatif), dans le cadre de l’allègement de la dette et de la lutte contre la pauvreté. L’AFD se contentera-t-elle de cette parodie ? C’est, hélas, probable. Certes on peut penser qu’il y a des gens au Cameroun, dans l’orbite du pouvoir, pour qui la pauvreté n’est plus un problème. Mais, au même moment, parmi les malheureux qui ont été tués en tentant d’escalader les grilles de Melilla, on trouve nombre de jeunes Camerounais, fuyant un pays, pourtant débordant de ressources, dont l’état de délabrement, facile à comprendre quand on sait que plusieurs organismes comme le Feicom y sévissent impunément depuis des dizaines d’années, n’offre à la majorité de ses habitants que le désespoir comme perspective.

Odile Tobner

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 141 - Novembre 2005
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