Survie

Jean-François Médard nous a quittés

(mis en ligne le 1er novembre 2005)

Jean-François Médard nous a quittés subitement le 23 septembre dernier. On n’oubliera pas son intervention liminaire au “contre-sommet” de Survie à Biarritz en novembre 1994. Lui-même s’y définissait de façon indissociable comme « un professeur et un citoyen ». Tout en récusant l’engagement « militant ou politique », il assumait avec une grande lucidité « l’éthique de conviction » (pour reprendre Max Weber) qui le conduisait, au lendemain du génocide des Tutsi du Rwanda, à protester contre les voies suivies par les relations franco-africaines depuis les indépendances : une logique « patrimoniale et clientéliste » qui touchait non seulement les nouveaux États issus de notre ancien empire colonial, mais aussi des secteurs importants de l’ancienne métropole, impliqués dans les dérives de l’affairisme et du copinage liées à des intérêts d’outre-mer. Cet exposé lumineux illustrait les qualités de ce collègue et ami : la clarté, la rigueur, le souci de la précision et des nuances qui n’empêchait nullement de saines indignations, par exemple à l’égard de cellules élyséennes ou de grands quotidiens français quand l’intégrité morale ou intellectuelle était bafouée par ces autorités a priori respectables. Avant tout enseignant et chercheur, il a fait bénéficier de son travail l’Université de Bordeaux-Montesquieu, mais aussi plusieurs institutions scientifiques en Afrique, les universités du Cameroun, d’Ife (au Nigeria) et aussi, de façon plus brève, celles de Maputo et du Burundi. Il a dirigé pendant plus de cinq ans le Centre de recherches et de documentation français à Nairobi. Son ouverture sur le monde l’avait porté vers les États-Unis, mais aussi le Canada, le Japon, la Belgique... où il avait été professeur visiteur. C’était aussi un citoyen du monde, sa propre famille reflétant, dans ses alliances, ces larges horizons. Sans être aveugle sur les dérives des autres politiques étrangères que celle de la France, il se gardait bien de l’antiaméricanisme primaire qui fleurit si souvent à contretemps dans notre pays. Cette rigueur pourrait nous inspirer à une époque, où, à défaut de grands courants idéologiques porteurs de renouvellement durable, on assiste trop souvent à des effervescences manichéennes qui occupent la scène publique au détriment de la réflexion critique. Les nombreuses publications de Jean-François Médard sur les logiques et le fonctionnement des États africains, sur le « néo-patrimonialisme », sur la corruption, mais aussi sur les Églises et sur les médias représentent un dossier incontournable sur l’Afrique contemporaine.

Jean-Pierre Chrétien

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 141 - Novembre 2005
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