Survie

Mauritanie : les promesses de la transition

(mis en ligne le 1er novembre 2005) - Lay Haidara

Au début des années 1980, la Mauritanie est plongée dans un climat de répression qui s’est abattu sur toutes les forces politiques et sociales du pays, accompagné d’une application de la Chari Aa sous l’égide de Haidallah, monnayée par les États du Golfe. Le pays est économiquement étranglé par les institutions financières internationales à cause du patriotisme démesuré de ses colonels. Il est diplomatiquement isolé dans la sous-région, et, au plan international, de la métropole. On connaît la suite : le légionnaire Lacaze est appelé pour se débarrasser du berger de Nouakchott. Restait à trouver un nouveau maître au « palais ocre ». Par élimination c’est sur le colonel Taya que se porte le choix : c’est l’officier le plus gradé de l’armée mauritanienne, et le moins ambitieux de la bande de cow-boys du Comité militaire. À Nouakchott, les foules envahissent la rue pour fêter l’événement, les exilés retrouvent le chemin du retour. Le comité militaire de « salut national » aura ainsi été bien accueilli par les Mauritaniens, comme par leurs voisins... Le 3 août 2005 le pouvoir de Taya est renversé : c’est la troisième tentative de coup d’État en moins de deux ans. Le blocage politique et la paranoïa sécuritaire avaient atteint leur maximum. La rue se réjouit, là encore, pour saluer les nouveaux maîtres du pays, qui promettent :
- Un réferendum sur une nouvelle constitution.
- L’organisation, dans un delai de 24 mois, d’une élection présidentielle libre et transparente.
- La mise en place d’une commission électorale indépendante.
- Une révision des listes électorales, avec la participation de toutes les forces politiques. Ces annonces ont été précédées des mesures suivantes :
- La dissolution de l’Assemblée nationale.
- La suspension de la constitution.
- Un appel à tous les exilés pour rentrer au pays. Ces mesures sont fortes, mais insuffisantes, quand ont sait que le nouveau comité, pendant ces deux ans de transition, va devoir exercer sans partage les pouvoirs exécutifs et législatifs. Aucune déclaration n’a été faite sur la question de l’esclavage. On s’inquiète en particulier au sujet de la question nationale et des réfugiés négromauritaniens au Mali et au Sénégal, après la déclaration du colonel Ely Ould Mohamed Vall dans le quotidien saoudien Okaz, [18/09] : « Quant aux séquelles de la crise de 89 entre la Mauritanie et le Sénégal, les deux pays ont travaillé ensemble pour trouver des solutions appropriées. On a demandé à tous les Mauritaniens, qui étaient obligés de séjourner à l’étranger pour une raison ou une autre, de retourner au pays pour participer à sa construction et renforcer la fraternité entre l’ensemble des composantes du peuple mauritanien, pour un avenir meilleur ». Cette langue de bois et ce désengagement, de la part de l’État mauritanien, semblent une constante chez la classe dirigeante. Un autre membre du même Comité a déclaré dans un autre quotidien arabe en ligne, Ealaph [05/09] : « Soulever les questions des réfugiés est une nouvelle tentative pour saboter la transition. Les frontières du pays sont ouvertes à tous les Mauritaniens désireux de prendre part à cette entreprise ». Néanmoins, le nouveau chef de l’État est revenu sur ce point lors de sa conférence de presse à Nouakchott le 8 octobre, faisant le bilan de 60 jours de pouvoir : « Nous n’avons en aucun cas l’intention d’occulter les problèmes concernant la question nationale. Des solutions seront proposées en temps voulu... » C’est se démarquer de la position précédente, mais sans définir aucun calendrier. La loi d’amnistie, décrétée le 2 octobre par le comité militaire, a été perçue par la communauté noire comme discriminatoire et sélective. Mais elle n’a évoqué que les noms des personnes condamnées en 2004-2005, l’amnistie ayant un effet rétroactif sur toutes les incriminations précédentes : le régime s’est montré incapable de communiquer sur cette question majeure, laissant aux avocats de l’opposition le soin de le faire. En revanche le régime transitoire a maintenu en place certaines personnalités qui symbolisent la répression sous Taya, en particulier celle du tortionnaire Deddahy Ould Abdallahi, resté patron de la police politique... Cette logique d’impunité a atteint son sommet fin septembre, quand le nouveau colonel a confié à François Soudan à propos de Taya, [Jeune Afrique l’intelligent n° 331] : « Il n’y aura pas non plus d’action en justice ou de procès contre lui... Si certains s’aventurent sur ce terrain, nous les rappellerons à l’ordre. Nous respectons sa personne, et nous lui souhaitons une retraite paisible. » Il faut savoir que le nouvel homme fort de Nouakchott, ancien ami de Taya, est l’un des rares francophones en place. Considéré comme l’homme de la France, il a fait partie, en sourdine, de tous les comités militaires depuis le premier putsh en 1978. Beaucoup d’observateurs considèrent que Paris est impliqué d’une façon ou d’une autre dans la « révolte » du 3 août. Le Quai d’Orsay n’a pas voulu dire le contraire par sa porte-parole adjointe, lors du point de presse qu’elle a donné le jour même du putsch : « Il ne nous revient de toutes façons pas de donner des détails sur les événements qui se déroulent dans un pays étranger ». (Le correspondant de l’AFP n’avait alors toujours pas su qualifier ces événements). Concernant d’éventuels contacts avec l’opposition mauritanienne en France, la diplomate, qui sortait d’un briefing de la DGSE, selon un journaliste de la place, a démontré que sa connaissance de l’Afrique valait celle de l’actuel ministre des Affaires étrangères en France : « Je n’ai aucune indication sur la présence en France de l’opposition mauritanienne. » Cette autre langue de bois se dévoile ainsi elle-même. (L’OFPRA a reconnu en France quelques milliers de réfugiés qui représentent l’ensemble des formations politiques de l’opposition mauritanienne.) Les Mauritaniens, indifférents aux enjeux parisiens, attendent et espèrent que la transition n’ira pas au-delà de la période fixée par les militaires, que les ténors du parti de Taya ne reviendront pas au pouvoir après une simple période de trêve, et que les 120 000 réfugiés pourront non seulement revenir, mais participer au référendum annoncé sur la prochaine constitution.

Lay Haidara

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 141 - Novembre 2005
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