Survie

Togo, nov. 2005 - 1 : Faure ou Faible au pouvoir au Togo ?

(mis en ligne le 1er novembre 2005)

par Comi M. Toulabor, CEAN-Sciences Po Bordeaux

L’agression qui est arrivée le 9 octobre dernier au journaliste Dimas Dzikodo à Lomé doit être replacée dans le contexte général d’insécurité croissante que vivent les Togolais et que le pouvoir Faure n’est pas en mesure d’enrayer. Il est à noter que l’agression ciblée est une des modalités de la gouvernance sécuritaire que pratiquait avec maestria son dictateur de père. Elle est aujourd’hui ostensiblement mise en évidence dans la corbeille d’initiation au pouvoir que le père légua à son fils. D’autant que les Togolais ont du mal à voir se concrétiser dans leur vie quotidienne un petit bout de « changement », de « démocratie », de « progrès », de « rupture » et de « réconciliation » au nom desquels les parrains françafricains leur avaient imposé Faure, l’« homme nouveau », qui serait en tous points « différent » de son géniteur.

L’agression du 9 octobre se situe dans la lignée d’autres faits similaires. Evoquons deux exemples du genre : l’agression contre l’avocat, Me Kouévi, molesté le 30 septembre en son cabinet par un « gang » dirigé par « un homme politique ». Auparavant (le 10 du même mois), un membre de la famille Gnassingbé se noie-t-il dans la mer face au restaurant Lomé-Rivage ? Tout de suite, le clan se mobilise et opère une descente punitive qui détruisit pratiquement le restaurant tenu par un Français. Les raisons invoquées pour justifier l’opération sont si farfelues qu’elles dénotent à la fois la toute-impunité du clan Gnassingbé et la toute-impuissance de Faure.

Si son père dictateur était comme une grosse araignée au milieu de la toile sécuritaire dans laquelle il avait piégé les Togolais, au moins il la contrôlait avec un savoir-faire cumulé sur une quarantaine d’années. Sans avoir le mode d’emploi de la machine répressive qui lui échappa totalement, le « petit » Faure s’empara du pouvoir à l’endroit même où son père le déposa, c’est-à-dire quand ce pouvoir était à l’apogée de l’an-humanité. Les conditions meurtrières dans lesquelles « le Petit » a capturé la succession ne le désignent pas pour être le « réconciliateur », et les décisions qu’il a eu à prendre jusqu’à ce jour ne plaident pas non plus en faveur d’une quelconque « rupture » que ses parrains avaient jetée sur son agenda, sans se soucier de l’énorme coût qu’il doit préalablement payer. Pour exécuter (est-ce au sens de tuer, de fusiller qu’il faut prendre ce terme ?) le « changement », Faure s’est paradoxalement entouré à tous les niveaux de quelques débauchés de l’opposition et surtout d’extrémistes de son groupe ethnique, les Kabyè, dont certains sont des tortionnaires avérés. En effet, Pascal Bodjona, l’ancien responsable de la milice paramilitaire Hacame (Haut Conseil des associations et mouvements estudiantins), formée d’extrémistes Kabyè qui s’étaient illustrés dans les années 1990 dans toutes sortes d’exactions et de violences extrêmes, a été rappelé des USA, où il était récompensé d’un poste d’ambassadeur par Eyadéma, pour se voir promu porte-parole du candidat Faure puis son directeur de cabinet à la présidence.

Un autre extrémiste Kabyè, zélé dans sa fonction jusqu’au ridicule, Pitang Tchalla, ancien ministre de la Communication et de la Formation civique sous Eyadéma, rejoint la présidence de la République comme conseiller où il retrouve son vieil ami le Français Charles Debbasch, le Bob Denard du droit constitutionnel, prétendument recherché par la justice de son pays. Au gouvernement, la prime va aux miliciens, aux tortionnaires et aussi à des médiocres, professionnellement et intellectuellement parlant : son frère utérin Kpatcha Gnassingbé est ministre délégué à la présidence, chargé de la Défense et des Anciens combattants. Surnommé « vice-président », il avait levé lors des présidentielles d’avril dernier une milice paramilitaire personnelle, comme le firent d’autres rejetons du dictateur, qui sema la terreur à Lomé.

Plus inquiétante et troublante encore est la promotion du colonel Pitalouna-Ani Laokpessi au ministère de la Sécurité. Ancien directeur de la gendarmerie nationale, c’est un assassin et un tortionnaire notoire dans les années 1970. Il était l’auteur de l’assassinat de Gaston Gnehou, beau-frère du dictateur défunt, sur son lit d’hôpital en 1977 sur ordre de ce dernier. Il était la cheville ouvrière dans la torture des conjurés de l’attentat de cette année contre le dictateur. Il jouissait d’une renommée exécrable à la tête de la gendarmerie dont il fut écarté sur les recommandations de Jean-François Valette, ancien ambassadeur de France au Togo (1999 à 2003) qui considérait qu’il portait une grave atteinte à l’image de son pays qui forme, encadre et équipe cette institution répressive. Par ailleurs, des membres du gouvernement sont de vieux chevaux de retour usés mais qui ont derrière eux une grande expérience prédatrice de la richesse nationale. Quant aux nouveaux venus, qui sont pour la plupart des débauchés de l’opposition dont certains ont fait la prison et ont été torturés, ce sont des seconds couteaux qui brillent plutôt par leur médiocrité morale et professionnelle.

Au sein des forces armées, c’est aussi la politique de la prime aux extrémistes et aux tortionnaires qui prévaut. Va dans ce sens le décret du 27 août 2005 du ministre de la Défense, Kpatcha Gnassingbé, procédant à des chamboulements à la tête des corps et des unités de commandement. Le chef d’escadron Damehan Yark qui dirigeait le Centre de traitement et de recherche, un véritable centre de torture situé à Lomé II, résidence du dictateur, prend en charge la gendarmerie nationale. Tandis qu’est maintenu son beau-frère, le chef d’escadron Félix Abalo Kadanga, à la tête de la Force d’intervention rapide, considérée comme la force anti-émeute qui s’illustrait dans la terreur lors des différentes présidentielles. Le lieutenant-colonel Kodjo Atoemne, tortionnaire professionnel du « camp de concentration » de Kazaboua, dénoncé lors de la Conférence nationale en juillet 1991, dirige le Régiment de soutien et d’appui à Lomé. Pendant qu’un autre grand tortionnaire, le lieutenant-colonel Neyo Takougnandi, entre les mains duquel Dimas Dzikodo avait passé lors de sa détention en 2003, est reconduit à la direction de la Police nationale. Après bientôt sept mois à la tête de l’État, Faure n’a pas encore posé d’actes significatifs plaidant en faveur de la « réconciliation nationale » et du « dialogue », termes dont abusait son père des décennies durant. Son « gouvernement d’union nationale » s’est révélé une coquille vide confiée au françafricain Edem Kodjo. Il en est de même de sa Commission nationale de réflexion pour la réhabilitation de l’histoire du Togo qui, avant même de commencer ses travaux, a du plomb dans l’aile. Outre la procédure de désignation de ses membres, Faure a nommé à sa tête Mgr Robert Dosseh-Anyron, ancien archevêque de Lomé, connu pour son inféodation à la dictature Eyadéma et ses scandales en tous genres qui lui ont valu son éviction par le Vatican en 1991. Et son projet de réforme de la justice est un leurre, car dans la réalité la justice n’a pas besoin de réforme, mais plus fondamentalement d’autonomie qui lui permettrait de juger selon le droit et non en fonction des intérêts du parti au pouvoir sous l’emprise de la peur et du harcelèment. Toute réforme sans cette autonomie est vouée à l’échec et il en est de même de toutes les institutions du pays, notamment de l’armée (ou de ce qui en tient lieu) qui est l’axe central autour duquel la dictature s’est construite et qui a besoin, elle, d’une véritable réforme en profondeur, qui doit commencer par son désengagement de la vie politique. Et cette réforme-là, Faure ne peut la faire, car c’est l’obliger à couper la branche sur laquelle il est assis.

Les conditions dans lesquelles il a capturé la succession de son père ne lui permettent pas d’envisager une rupture d’avec le système paternel qui l’a mis en selle pour le pérenniser. Les hommes dont il s’entoure et les décisions qu’il prend traduisent pour le moment qu’il n’est pas « l’homme nouveau » attendu : Faure est plutôt un homme faible, en tout cas moins fort que son frère utérin, Kpatcha, qui, avec ses extrémistes, est le véritable maître à bord. C’est lui qui fit jeter en prison avril dernier l’ancien Premier ministre Agbéyomé Kodjo alors que Faure avait négocié son retour au pays auprès de ses parrains, notamment Bongo. Ce sont ses hommes qui continuent de commettre des exactions à travers le pays en toute impunité. Des rumeurs mêlent son nom à des tentatives de coups d’État. Lors du défilé commémorant le 23 septembre, ils partageaient des jeeps de commandement séparés : tout un symbole dans le Togo après Eyadéma qui n’augure rien de bon pour l’avenir !

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 141 - Novembre 2005
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