Survie

Côte d’Ivoire : A fleur de presse - Décembre 2005

(mis en ligne le 1er décembre 2005) - Pierre Caminade

Françafrique

Le Courrier d’Abidjan,
Les guerres secrètes à la française : le cas rwandais,
par Théophile Kouamouo, 02/08/05 :

« La mise en relation des derniers événements survenus en Côte d’Ivoire en fait une évidence : Jacques Chirac et son état-major le plus proche se préparent à mettre en scène une « guerre totale » en Côte d’Ivoire pour empêcher le désarmement des rebelles, la réélection du président Laurent Gbagbo sous la bannière patriotique, et la liquidation symbolique de la Françafrique. Pour cela, il mise sur l’arme favorite de la stratégie impériale hexagonale depuis les guerres d’Indochine et d’Algérie : la guerre secrète.

[... L]’étude du cas rwandais en 1994 est un outil précieux pour comprendre « la guerre que Chirac nous prépare ». Le livre du journaliste français Patrick de Saint-Exupéry, toujours en service au Figaro, est l’outil idéal pour mettre en parallèle le passé rwandais et le présent ivoirien. [... La France cherche à] préserver ses « possessions » [... en soutenant] une « solution finale » militaire malgré l’existence d’accords de paix dont on se fait en apparence l’ardent défenseur [...].

ndlr : la suite de l’article reproduit abondamment des extraits de L’inavouable, Patrick de Saint-Exupéry, Les arènes 2004, p. 180-185, 268-270, etc. Nous ne reproduisons pas ces longues citations.

1 - La thèse de l’Empire en danger. [...]. En Côte d’Ivoire, les fantasmes français sont du même acabit [que ceux de François Mitterrand et son état-major concernant le Rwanda], d’autant plus qu’il s’agit du centre de l’Empire, et non de sa périphérie.

L’ennemi n’est pas un mouvement rebelle sponsorisé par les Américains mais un gouvernement soupçonné de vouloir “casser la Françafrique”. L’intérêt obsessionnel pour les “pasteurs pentecôtistes d’inspiration américaine” qui entourent le président Gbagbo et surtout son épouse, participent d’une logique d’auto persuasion [...].

2 - D’Arusha à Marcoussis : le cache-sexe du soutien aux accords de paix. [...] L’attitude de l’actuel exécutif français face aux accords de Linas-Marcoussis et de Pretoria conforte cette thèse. Ainsi, Kléber, par ses décisions révoltantes, a été le premier coup tordu contre Marcoussis. Par ailleurs, Paris n’a jamais exigé l’application du point 7 de l’accord qu’elle a parrainé : le désarmement des rebelles dès la formation du gouvernement d’union nationale. [... En Côte d’Ivoire,] la France est [...] chargée de garantir un embargo pour le compte de l’ONU. Pendant qu’elle va jusqu’en Israël pour traquer des éventuelles armes loyalistes, plusieurs tonnes d’armes sont débarquées, mi-juillet 2005, à Ouagadougou puis à Bouaké, sous la supervision de Gilbert Diendiéré, chef d’État-major particulier de Blaise Compaoré... Dans la même semaine, le chef de la cellule Afrique de l’Élysée est à Ouagadougou où il s’entretient avec Diendiéré. Plus que troublant ! Au Rwanda comme en Côte d’Ivoire, les obligations internationales ne doivent valoir que pour les ennemis de la France.

3 - Des forces spéciales partisanes camouflées derrière les Casques bleus. Il y a dix jours, deux militaires français des forces spéciales ont été arrêtés dans une voiture banalisée sur la route du retour d’Anyama quelques dizaines de minutes après le début de l’attaque des rebelles dans cette ville. Plans, munitions : ils avaient le parfait attirail des instructeurs militaires illégaux. Au Rwanda il y a plus de dix ans, ce dédoublement des forces militaires françaises, tantôt engagées dans des opérations “humanitaires” de l’ONU, tantôt aux côtés de leurs alliés les tueurs, a profondément troublé Patrick de Saint-Exupéry. [...] Le dispositif ressemble étrangement à celui qui se trouve à Man, pour protéger les rebelles sous couvert de la “zone de confiance” (on a vu les moyens déployés pour contrer le MILOCI à Logoualé). Par ailleurs, les grincements de dents et les guerres d’interprétation autour de Turquoise, qualifiée « d’opération littéralement schizophrénique » rappellent étrangement les dissensions au sein de Licorne. »

Nous citons des extraits de cet article très long, car il est rediffusé intégralement par le site www.gign.org, qui est effectivement tenu par des super-gendarmes. Tout cela appelle une série de commentaires, suivant des sentiments mitigés.

Tout d’abord, qu’un tel site prenne une telle position de dénonciation de son corps d’élite est extrêmement encourageant, et à encourager.

Sur le fond, il faut faire la part dans l’analyse du journaliste Théophile Kouamouo. La stratégie, prêtée à la France, d’instrumentalisation de la rébellion pour renverser Laurent Gbagbo (par guerre secrète), est une hypothèse parmi d’autres, que nous nous garderons de trancher. Quoi qu’elle gagnerait à être approfondie : si "la France" avait voulu un putsch (quel qu’en soit le bilan humain), elle aurait pu simplement laisser la rébellion prendre Abidjan en septembre 2002. L’analyse d’une guerre des réseaux (par exemple intra-UMP) ajouterait en consistance pour affiner l’hypothèse : copie à revoir.

Mais cet article cultive un amalgame, aux tournures d’accusation en miroir. Cette comparaison avec le Rwanda évoque immanquablement un risque de génocide. Le sous-entendu (il est vrai jamais explicité dans cet article), étant que la France serait à nouveau derrière le camps des planificateurs de massacres à grande échelle. Or, des structures semblant inspirées du clan Habyarimana (escadrons de la mort sous contrôle informel de la première dame, slogans du pouvoir ostracisant une catégorie de la population, impunité assurée aux “patriotes” responsables de pogroms, etc.) se trouvent au sein du clan Gbagbo. Le journaliste aurait dû prendre la précaution de présenter son hypothèse en soulignant la séparation des domaines de la guerre secrète, de celle de la guerre totale. Or d’emblée, il a soigneusement amalgamé les deux. C’est une façon d’écarter les soupçons visant le pouvoir.

Pierre Caminade

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 142 - Décembre 2005
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