Survie

Honni soit qui Mali pense

rédigé le 1er décembre 2005 (mis en ligne le 1er décembre 2005) - Antoine Lecanut

Le quotidien suisse Le Courrier, nous apprend dans son édition du 12 novembre que le Mali s’apprête à re-nationaliser partiellement son système de distribution d’eau et d’électricité.

Sous l’impulsion du FMI et de la Banque mondiale, Énergie du Mali (EdM) avait été en partie cédée en 2000 à un consortium dirigé par Saur international, une filiale du groupe Bouygues. En échange, ce dernier s’était engagé à investir dans le développement des infrastructures et des réseaux de distribution d’eau et d’électricité. Non seulement les investissements réalisés n’ont jamais été à la hauteur des promesses faites, mais les tarifs ont fortement augmenté, faisant un bon de 60 % en 4 ans. En octobre, Bouygues décide de céder ses parts. L’État malien choisit alors, pour 200 millions d’euros, de faire passer sa participation au capital d’EdM de 40 % à 66 %. Un cinglant échec pour le FMI et la BM qui présentaient la cession d’EdM au bétonneur français comme un modèle.

Alors qu’en France nous privatisons notre énergie (c’est fait de longue date pour l’eau), on ne peut que souligner le courage politique et économique qu’il faut à un des pays les plus pauvres de la planète pour reprendre en main ce qui n’aurait jamais dû lui échapper. La notion de bien public, qui s’applique parfaitement à l’eau, ne peut s’entendre correctement que si le service qui permet aux usagers un accès juste et équitable à ce bien, est public également et donc exempt de toute spéculation privée. On sait l’importance capitale que revêt pour les populations l’accès à l’eau potable, et la difficulté spécifique du développement d’un tel réseau dans un pays sahélien.

Le défi pour l’État malien est donc de taille. D’autant que la question ne semble pas faire l’unanimité au sein du gouvernement malien. Si Hamed Diane Semega, le ministre de tutelle d’EdM et Ousmane Thiam, le porte-parole du gouvernement, précisent que la re-nationalisation constitue un « évènement majeur » pour le Mali, le ministre de l’Économie et des Finances, Aboubakar Traoré, insiste lui sur le fait qu’il s’agit avant tout d’un échec de Saur et il n’exclut pas de faire appel à de nouveaux partenaires privés.

Bouygues ne quitte pas le Mali pour autant. Il garde le contrôle de la Société malienne d’exploitation (Somadex), sous-traitante pour l’exploitation de la mine d’or de Morila. Notons que, depuis juillet dernier, est engagé un conflit social très dur, qui a conduit une trentaine de mineurs en prison. Les travailleurs dénoncent le non-versement de primes de rendement, mais aussi l’utilisation de cyanure sans aucune protection, ainsi que le harcèlement syndical. La seule réponse du groupe Bouygues a été le licenciement des grévistes. Depuis fin octobre, le Comité syndical de Morila est entré dans la clandestinité, les licenciés ne lâchent pas prise et réclament la libérations de 8 de leurs camarades encore emprisonnés. Le Secrétaire Général du Comité syndical, Amadou Nioumanta est recherché par la gendarmerie. Il faut préciser que le Mali possède la troisième réserve d’or mondiale. Est-ce les prébendes, inhérentes à ce type de marché, qui suscitent la convoitise de Bouygues ? Honni soit qui mal y pense !

Antoine Lecanut

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 142 - Décembre 2005
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