Survie

Mort d’un espion

(mis en ligne le 1er décembre 2005) - Odile Tobner

On a appris le décès, le 9 novembre 2005, de Maurice Robert, à Bordeaux, à l’âge de 86 ans. Ancien du SDECE (aujourd’hui DGSE), ancien des services de renseignements de ELF, ancien bras droit de Foccart, ancien ambassadeur au Gabon et ami fidèle de Bongo, il représentait la quintessence de la politique africaine de la France dans la seconde moitié du XXè siècle. Il s’était épanché, en 2004, sur sa carrière, dans un livre d’entretiens avec André Renault, publié au Seuil, sous le titre Maurice Robert, “ministre de l’Afrique”. Il y « révélait » ce qu’on savait déjà sur les manigances de Foccart et Cie en Afrique, mais cette confirmation n’était pas sans intérêt, comparée à l’angélisme des confidences du même Foccart dans ses Mémoires.

Ainsi, à propos de Sékou Touré, il expliquait : « Nous devions le déstabiliser, le rendre vulnérable, impopulaire et faciliter la prise du pouvoir par l’opposition. Rien d’autre. » Cet aveu a minima donne une idée de ce que dut être la réalité pour arriver au fait que Sékou vit très vite des complots partout et décima la classe politique guinéenne. Tout cela parce que Sékou Touré avait eu l’insigne impudence de vouloir gouverner son pays sans la France. Cela valait bien qu’on provoque l’anéantissement de toute une génération d’intellectuels.

Dans un récent documentaire de la Télévision Suisse Romande : L’assassinat de Félix Moumié, l’Afrique sous contrôle, le même Maurice Robert, interviewé il y a quelques mois, confirmait sans difficulté, avec franchise mais sans le moindre regret, l’empoisonnement du leader camerounais Félix Moumié à Genève, en 1959, par un agent français, William Bechtel. Dans le même documentaire les réponses de Messmer, Haut Commissaire de la République au Cameroun en 1957, et de Maurice Delauney, administrateur à Edéa au moment de la féroce répression des maquis camerounais, sont aussi assurées. L’un revendique le caractère « impitoyable » de la répression, l’autre se contente de dire qu’il n’a fait qu’obéir aux ordres en faisant rayer de la carte les villages insoumis. Il a du reste consigné ses souvenirs de l’époque dans un livre intitulé Gobina (Éd. Bénévent 2004).Tous ces octogénaires affectent de penser qu’ils ont bien servi la France en contribuant à faire des pays africains ce qu’ils sont actuellement : le résultat pitoyable de leur zèle aveugle.

Odile Tobner

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 142 - Décembre 2005
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