Survie

Tchad : crimes... et châtiments ?

rédigé le 1er décembre 2005 (mis en ligne le 1er décembre 2005) - Guillaume Olivier

Il est fort à parier que l’ex-dictateur tchadien Hissen Habré, responsable de 40 000 assassinats et 200 000 cas de tortures commis entre 1982 et 1990 [Le Figaro, 26/11, cité par africatime.com], se sorte indemne des nouvelles accusations portées contre lui.

En réponse à la demande d’extradition belge formulée selon la loi de « compétence universelle » de 1993, malheureusement abrogée depuis, la cour d’appel de Dakar s’est déclarée « incompétente », transmettant le dossier entre les mains du président sénégalais. À l’heure où nous publions, Abdoulaye Wade, qui dispose d’un délai d’un mois pour donner suite à cette demande, a informé qu’il consulterait ses pairs de l’Union africaine avant de se prononcer. Il est à craindre que cette consultation soit rapidement accaparée, au nom d’intérêts que l’on peut facilement deviner, par les présidents-dictateurs-généraux d’Afrique francophone ; Bongo, Sassou, Biya et autres adeptes de la même obédience maçonnique, et qu’en définitive Hissen Habré se soustrait, une fois de plus, à la justice internationale...

Son successeur a beau jeu de fustiger les atrocités de cet ancien dictateur qu’il a lui-même évincé en 1990, avec le feu vert des services français. Mais avant de parfaire son éducation à l’École de Guerre de Paris, Idriss Déby a été sous le régime Habré son conseiller militaire et Chef d’État-major, et à ce titre a fait preuve d’un zèle particulier dans les tortures infligées aux opposants et défenseurs des droits de l’homme, ainsi que dans les massacres perpétrés contre les populations - majoritaires - du Sud [1]. Aujourd’hui encore, plusieurs anciens responsables de ces exactions font partie du cercle rapproché de Déby, à commencer par le ministre de la Sécurité Abderramane Moussa, l’ancien tortionnaire de la Direction de la documentation et de la sécurité (DDS), avec sa tristement célèbre « piscine à tortures »... Et surtout, son régime perpétue le même type de criminalité que celui d’Habré.

S’il bénéficie encore du soutien sans faille de Jacques Chirac par l’intermédiaire de l’Ambassadeur Berçot, un ancien militaire caractériel et omnipotent [2], Idriss Déby continue d’accompagner son pays vers un naufrage socio-économique sans précédent, malgré la manne financière provenant des bailleurs de fonds, et en dépit des revenus pétroliers. D’autant que le projet d’oléoduc Tchad-Cameroun, présenté par la Banque mondiale comme un « programme pilote » pour toute l’Afrique sub-saharienne en matière d’industries extractives, est en train de tourner au fiasco pour les populations locales : d’un coût d’investissement de 3,7 milliards de dollars, au profit surtout du consortium Exxon-Mobil / Chevron-Texaco (États-Unis) / Pétronas (Malaisie), la mise en oeuvre de ce projet confirme toutes les craintes que soulignait déjà la coalition internationale d’ONG en 1999 ; déplacement forcé de populations avec des compensations minimes, destruction de l’environnement autour de la base de Komé et tout le long des 1070 km de conduites, dépassement du nombre de 300 puits de forage, détournement du bonus initial (7,4 millions de dollars utilisés pour l’achat d’armes), inexactitude des déclarations du consortium, opacité de la gestion des revenus par le gouvernement, manque d’expertise et de moyens du collège de contrôle et de surveillance...

Dernier épisode en date : l’Assemblée nationale, au service commandé du président, vient de voter une loi qui affaiblit considérablement les garde-fous imposés par la Banque mondiale ; d’une part, l’obligation d’affecter 80 % des revenus pétroliers aux secteurs prioritaires de développement est réduites à 65 %. D’autre part, la « sécurité » fait désormais partie des secteurs prioritaires inclus dans l’affectation de ces 65 %. Pour un pays classé au premier rang mondial en matière de corruption, cette nouvelle manne financière, ajoutée aux 30 millions euros d’aide budgétaire octroyée dans le cadre du Fonds européen de développement (FED), est une aubaine pour le pouvoir en place. Surtout pour payer quelques salaires et « calmer les tensions sociales », dans la perspective des élections présidentielles de juin 2006, pour lesquelles le président Déby vient de modifier la constitution pour se représenter une troisième fois...

Guillaume Olivier

[1Cf. l’ouvrage très documenté de l’opposant et député Ngarlejy Yorongar, Tchad, le procès d’Idriss Déby, témoignage à charge, L’Harmattan, 2003.

[2L’ambassadeur Berçot est même décrié par la très grande majorité des coopérants français présents au Tchad.

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 142 - Décembre 2005
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