Survie

Noires fureurs, blancs menteurs (Pierre Péan)

Rwanda 1990-1994, Mille et une nuits 2005.

rédigé le 1er février 2006 (mis en ligne le 1er février 2006) - Odile Tobner

Dans un pavé de plus de 500 pages, Noires fureurs, blancs menteurs, Rwanda 1990-1994, Pierre Péan prétend réviser l’histoire du génocide des Tutsi du Rwanda au printemps 1994. Il revendique en effet ce révisionnisme.

Selon lui le génocide - mot qu’il a du mal à prononcer, lui préférant le plus souvent celui de « massacre » - des Tutsi est dû à Paul Kagame, qui l’a délibérément déclenché en abattant l’avion présidentiel le 6 avril 1994.

Les Français, eux, ne sont strictement pour rien dans cette affaire où les Rwandais se sont massacrés. Ils ont tout au plus aidé le sympathique Habyarimana dans ses efforts de paix, puis sont venus sauver quelques rescapés.

Cette version idyllique est peut-être portée par une conviction, mais Pierre Péan ne peut guère la faire partager qu’aux convaincus d’avance, aux chauvins ou aux naïfs, vu les procédés qu’il emploie pour soutenir sa thèse.

Le postulat de l’attentat commis par Kagame reste, à ce jour, un postulat et le livre de Péan ne fait guère avancer la connaissance. On ensevelit le lecteur sous une avalanche de détails oiseux, mais sur les circonstances immédiates du tir, c’est-à-dire comment est-on allé s’installer pour tirer dans une zone de haute sécurité, contrôlée par la Garde présidentielle, alors que, de surcroît, la rumeur d’un attentat courait et devait donc avoir fait redoubler de vigilance, rien. Les innombrables questions qu’on peut se poser sur les circonstances de cet attentat restent sans réponse. La version de Péan, qui serait celle du juge Bruguière (à laquelle nous n’avons pas accès), reste une hypothèse parmi d’autres et soulève bien des difficultés.

La thèse d’un génocide purement réactionnel et improvisé est évidemment fausse. L’animosité viscérale de P. Péan contre Jean Carbonare, auquel il consacre une biographie bassement offensante, vient probablement de l’intervention de Jean Carbonare dès 1993, dénonçant le génocide en préparation. Génocide que n’importe quel prétexte aurait servi à mettre en œuvre.

La tâche de Pierre Péan est extrêmement difficile. Comment rendre vraisemblable que le monde entier, sauf quelques Français qui ont participé aux événements aux côtés du régime d’Habyarimana, a été trompé par Kagame. En désespoir de cause il consacre plus de trois pages à décrire la « culture du mensonge » des Tutsi, sans s’apercevoir que du même coup il sape la parole des Tutsi transfuges de l’APR qui sont les témoins du juge Bruguière.

Même faiblesse dans la défense de Jean-Christophe Mitterrand. En trois petites pages il s’indigne à grands cris de « la sale rumeur » qu’on a fait courir sur la culture du cannabis dont auraient profité les fils des présidents Habyarimana et Mitterrand. Cela lui évite de parler des activités connues de Jean-Christophe, correspondant de l’AFP à Lomé, entré à la cellule africaine de l’Élysée le 3 juillet 1982, conseiller en titre du Président en remplacement de Guy Penne de 1986 à 1992, héros de divers feuilletons judiciaires et financiers, où valsent les millions de dollars, une carrière impensable dans un pays où existerait une presse vigilante sur la déontologie démocratique du pouvoir politique. La biographie de Jean-Christophe constitue en elle-même un scandale.

Il y a parfois dans le livre des passages qui pourraient passer pour pittoresques, si on n’était pas dans la description d’une intervention censée être une urgence humanitaire. Par exemple quand Pierre Péan nous plonge dans les arcanes du folklore de l’armée française avec ses « paracolos » qui estiment les commandos de marine, de vrais durs, mais méprisent les commandos de l’air. « Les cocoyes [“fier comme un coq et con comme un coyote”] savent seulement sauter en parachute ». D’où l’embrouille de Bisesero où un oficier cocoye, n’écoutant que son cœur, désobéit aux ordres et se précipite en campagne, découvrant des Tutsi, mais ne pouvant les secourir, tandis qu’à côté un officier des commandos de marine, réglo et surtout « prudent », restent l’arme au pied. Les temps qui viennent en diront davantage.

D’autres passages ne peuvent que laisser le lecteur perplexe. Une des principales attaques, souvent haineuses, du livre est à l’adresse de ceux, surtout des Français, qui chargent la France. Or la plus terrible charge contre la France et son armée est fournie par Pierre Péan lui-même dans le Post-scriptum du chapitre 10 de son livre. Il s’agit du récit de la seule « grosse bavure » repérée par l’auteur. « Elle n’a rien à voir avec les accusations de complicité de génocide », assure-t-il, mais il la trouve quand même « odieuse ». Il s’agit d’un viol avec torture perpétré sur une jeune rwandaise à Kigali « fin 1992-début 1993 » par des militaires du 21e RIMA « en goguette ». Or « l’affaire a été enterrée ».

Pourquoi donc l’avoir déterrée ? Est-ce pour que l’arbre cache la forêt ? Est-ce parce que Péan pense vraiment ce qu’il écrit, c’est-à-dire qu’un tel acte n’est qu’une « bavure », même « odieuse » ? Comme si cela n’avait pas une terrible éloquence ! Imaginons en effet le 21e RIMA en goguette faisant cela à Draguignan. Quelle inconscience de tout ce que révèle ce « petit » fait, qui n’est du reste rien moins qu’un crime de guerre !

Si j’étais l’armée française, je ferais un procès à Péan.

Il aggrave son cas en multipliant les citations de Bernard Lugan et en notant : « Sur tous les sujets militaires impliquant l’armée française, lire l’excellent livre de Bernard Lugan, François Mitterrand, l’armée française et le Rwanda ».

Il n’y a pas de façon plus radicale de couler l’armée française que de lier son évocation à un raciste notoire, l’homme qui pense « que l’homme est apparu en même temps en Europe et en Afrique et que le représentant européen du genre homo ne descend pas de celui d’Afrique » [Bernard Lugan, Afrique l’histoire à l’endroit, Perrin 1989, p. 44].

Si c’est cela qu’on enseigne aux armées, on ne s’étonne pas de leur comportement en Afrique.

Odile Tobner

Plagiat de propagande
Par un lecteur de "Billets"

Dans ce livre de Pierre Péan (Noires fureurs, blancs menteurs, Rwanda 1990-1994), la charge contre les Tutsi pris globalement comme un groupe fourbe et extraordinairement manipulateur n’est pas une dérive ethniciste.

Malgré le masque d’une référence au témoignage d’un tutsi rwandais, le texte est un plagiat déguisé de la propagande de la haine anti-tutsi qui a précédé et justifié le génocide. Le chef de file de cette propagande était M.Hassan Ngeze et le lieu privilégié de son expression était son journal le bimensuel Kangura.

Dans ce qu’il a appelé les dix commandements des bahutu, on trouve : « Tout Muhutu doit savoir que Umututsikazi où qu’elle soit, travaille à la solde de son ethnie tutsi. Par conséquent, est traître tout Muhutu qui épouse une Mututsikazi... (art1). Tout Muhutu doit savoir que tout Mututsi est malhonnête dans les affaires. Il ne vise que la suprématie de son ethnie (art4) » (Kangura n°6, décembre 1990).

Dès la fin de l’année 1993 et durant les trois premiers mois de l’année 1994, les femmes tutsi furent particulièrement ciblées par la propagande des extrémistes qui les accusait de corrompre la presse internationale, d’user de leurs charmes et du sexe pour détourner de leur mission de neutralité et de paix les forces des Nations Unies pour le Rwanda. Comme en écho à ces agressions, des actes d’une incroyable barbarie furent infligés à ces femmes longtemps considérées comme la colonne vertébrale de l’armée tutsi. C’est en tout cas à ces textes qu’il faut rattacher la diatribe anti-tutsi de Péan. Et l’on doit bien se demander pourquoi.

Il ne peut pas dire qu’il ne connaissait pas cette propagande. Ce serait avouer qu’il méconnaît le dossier rwandais. Il ne peut pas non plus nous dire qu’il s’est appuyé sur ses témoins. Ceux-ci étant tutsi, il ne devait logiquement rien en attendre. Qui donc l’a poussé à dénigrer, à souiller à ce point la mémoire de femmes et d’hommes qui sont aujourd’hui incapables de se défendre parce qu’ils ne sont plus ? Est-ce une manière de légitimer les actes qui les ont fauchés ?

Les conventions internationales font la distinction entre le meurtre et l’atteinte à la dignité humaine et considèrent celle-ci comme le crime le plus grave. N’est-ce pas une atteinte à la dignité humaine que de couvrir d’opprobre ceux qui ont été assassinés non pas pour des actes qu’ils avaient commis mais parce qu’ils été nés tutsi. Savoir que les nôtres sont morts et dans quelles circonstances ils l’ont été est déjà une charge trop lourde à porter. Il est insupportable que l’on veuille ajouter à cela le soupçon qu’ils passaient leur temps à mentir et qu’ils n’hésitaient pas à se servir de leurs femmes ou de leurs filles pour assouvir leur soif du pouvoir. Supposons que M. Péan n’a pas pensé à ceux qui ont été jetés dans les fosses communes et toutes les femmes qui ont été sauvagement violées, que son discours s’adresse à ceux qui vivent. Et pourquoi donc ? S’agit-il d’un mot d’ordre de lancement d’une campagne de mobilisation des troupes afin de finir le travail en débarrassant de la surface de la terre ces hommes indignes de vivre dans la société des humains car ils ne respectent rien ?

Pour ceux qui savent écrire et ont la notoriété suffisante en la matière, l’Afrique présente un incroyable avantage. A son sujet on peut dire tout et n’importe quoi. S’il s’était agi d’une autre communauté, l’éditeur, la presse et l’ensemble de la classe intellectuelle française auraient demandé à Péan de citer l’exemple d’une femme tutsi qui a trahi son mari pour aider ses frères à conquérir le pouvoir au Rwanda.

Par un lecteur de "Billets"

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 144 - Février 2006
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