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Algérie + Afrique : A lire - Jamais je n’ai cessé d’apprendre l’Afrique (Jean Audibert)

rédigé le 1er mars 2006 (mis en ligne le 1er mars 2006)

Jamais Jean Audibert n’a cessé d’apprendre l’Afrique. En 1981, Jean-Pierre Cot est désigné ministre de la Coopération ; un novice dans le domaine. Il a besoin d’un expert, il le trouve en Jean Audibert - qui à travaillé dans ce ministère de 1963 à 1976 - : « J’expliquai à Jean-Pierre que la politique ne consiste pas seulement à lire le rapport d’Amnesty International tous les matins, mais de savoir ce que l’on souhaite faire avec quelles ambitions, quel moyens et surtout de quelles façon gérer ses relations avec Cheysson, Mauroy ou “Le Château”, chose qui était toujours ardue. »

Audibert et l’Afrique. Ensemble, ils font d’abord un constat de l’échec de toutes les politiques menées en Afrique, par la France bien sûr, mais aussi les institutions internationales, l’ONU, le FMI, la Banque Mondiale, etc. La faute de qui ? « Des facteurs exogènes et des causes endogènes ». L’Afrique reçoit en matière de « transferts publics mondiaux et bilatéraux [...] presque la moitié des montants totaux mondiaux. [...] Par contre, en ce qui concerne les investissements privés étrangers, la part de l’Afrique est infime... »

Une aide humanitaire en quelque sorte qui, dans le meilleur des cas, maintient les choses en l’état ; dans les faits, elle alimente la corruption et conforte les dictateurs sans jamais donner aux peuples africains les instruments de leur affranchissement. Des causes internes, il y en aussi : « Je ne vous parlerai pas de la prévarication, de la politique du ventre, de l’accaparement des richesses, de l’inégalité croissante, de l’urbanisation sauvage, de la démographie galopante [...], ni des mauvais choix économiques du capitalisme d’État sans capitalistes, du socialisme d’appareil sans société socialiste. Ni du rôle de l’armée, ni de la parcellisation de l’espace économique, etc., » ; Bref, des causes internes qui sont le prolongement direct des causes externes, dont les figures les plus notables ont un nom : « Bokassa, Mobutu, Bongo, Eyadema, Houphouët... »

« La volonté de Jean-Pierre Cot était de mener une politique différente de celle des gouvernements précédents, dont nous avions critiqué l’action », ces réseaux où « on s’embrasse, on se tutoie, on se rend mutuellement service, [tout] ce que Jean-Pierre Cot ne supportait pas. »

« L’élection de François Mitterrand a suscité bien des inquiétudes chez certains chefs d’États africains, mais aussi un immense espoir pour les élites africaines qui, 20 ans après les indépendances, souhaitaient l’instauration de nouveaux rapports avec l’ancienne puissance coloniale. Elles voulaient en particulier que la démocratie soit encouragée et que les systèmes mono-partisans, leurs dérives autoritaires, leurs abus et parfois leurs prévarications ne soient plus soutenus de manière inconditionnelle. »

Le duo où « Audibert le politique, le diplomate, complète le militant Cot » s’attelle à la tâche : il fallait commencer par « ne plus intervenir dans les affaires intérieures des États africains. À notre arrivée au ministère, une grève générale sévissait à Libreville. [...] les gendarmes qui maintenaient l’ordre et qui réprimaient les grévistes étaient français ! Décoloniser la coopération, passait par l’abandon de telles pratiques. »

Cela ne signifiait pas rompre avec ces États, mais cesser « ces rapports étranges, familiaux, intimes, qui entraînaient une double ingérence. De notre part, mais aussi de la part de certains chefs d’États comme Houphouët, Eyadema ou Bongo dans la politique africaine de la France, mais aussi dans la politique intérieure puisque [ils] contribuaient, apparemment, au financement de certains partis politiques ou avaient des liens étroits avec les services secrets français. » Face à cette volonté d’assainissement, un obstacle : Claude Cheysson. Car « pour les responsables des Affaires africaines du Quai d’Orsay, il ne pouvait y avoir d’autre politique que celle qui avait été suivie jusqu’à présent. »

Et ce qui devait arriver arriva : « Les crispations [avec] la cellule africaine de l’Élysée qu’animent Guy Penne et Jean-Chritophe Mitterrand deviennent insolubles. [...] Après deux ans d’exercice, Cot est limogé. » Ce sera finalement le duo Penne-Jean-Christophe, en alternance avec Jacques Foccart lors de la cohabitation en 1986, qui porteront à leur paroxysme les « rapports anciens ». Nous connaissons la suite.

Des anti-français, Jean-Pierre Cot et Jean Audibert ? « La politique que nous menions ne portait pas atteinte aux intérêts français dans ces pays, sauf lorsque nous luttions contre certains projets [...]. Mais là encore, il ne s’agit pas tant d’intérêts privés que de ceux de quelques entreprises comme Bouygues ou Lefèvre, qui avaient l’habitude de proposer aux chefs d’États des marchés de travaux publics grandioses pour leur faire plaisir mais aussi pour recevoir d’importantes commissions. »

Audibert et Algérie. Jean Audibert débarque à Alger comme ambassadeur après les manifestations « plus ou moins spontanées » d’octobre 1988. C’était un moment d’« embellie [vécue] comme la promesse d’une vraie démocratie ». Il quittera le pays mortifié, au lendemain de l’assassinat de Boudiaf, en 1992. Quel regard a-t-il sur le sérail militaire ? Pas de révélations fracassantes, mais un tableau impressionniste d’une justesse rare : Chadli roi fainéant ? En mars 1989, Mitterrand est à Alger. « Le dîner se termine vers minuit. Chadli dit à Mitterrand : “Cher président, je vais faire un petit tour, car j’ai besoin d’air.” Nous l’accompagnons jusqu’à la porte. Là, une Maserati rouge l’attend. Il prend le volant et part en pétaradant. » Belkheir ? « Sans doute avait-il une influence déterminante ». Avait-on vraiment envisagé cohabiter avec le FIS ? « Pas du côté de Ghozali ni de Belkheir ». M’Hamed Tolba était-il « en charge de la manipulation » ? « Disons contrôle vigilent. Tolba était un haut fonctionnaire de la police par tradition familiale. » Nezzar ? Il « parlait avec simplicité [...] de son passage à l’école des enfants de troupes, de son séjour à Saint-Maixent ». Zeroual ? « Il jouit d’une image positive [car] il a commencé sa carrière dans un maquis et non dans l’armée française comme le général Nezzar et le président Chadli ». La mafia politico-financière ? « Par définition, une mafia est secrète, elle n’est perceptible qu’à travers ses méfaits. » Les méfaits ? « Exemple, l’Algérie importe 85 % des médicaments qu’elle consomme [...]. Il existe à Médéa un complexe de fabrication de médicaments, qui n’a jamais fonctionné de façon satisfaisante. J’étais arrivé avec des propositions de Rhône-Poulenc pour monter des usines pharmaceutiques qui n’ont jamais pu aboutir. » Pourquoi ? Parce qu’il y a des « intérêts très importants dans l’importation de médicaments. » Contrôlés par les militaires ? « Il est vrai que dans le secteur privé commercial il y a beaucoup d’anciens militaires à la retraite. » Est-ce difficile de lutter contre cela ? « On découvre un Hadj Bettou qui gagne des milliards en faisant un trafic très important, en particulier de lait et de sucre importés en Algérie grâce à des subventions du gouvernement, qu’il revend ensuite au Mali et au Niger avec un fort profit. Des officiers qui tentaient de lutter contre la corruption ont été assassinés. »

L’interruption du processus démocratique en janvier 1992, l’assassinat de Boudiaf, San Egidio, la « nouvelle guerre d’Algérie » où « les méthodes utilisées par les forces antagonistes sont directement issues de celles utilisées durant les années 1960 », l’utilisation « de la religion comme instrument de son influence », le soutien de la France à la politique d’“éradication”, etc. Et, bien sûr, le pouvoir prescripteur, la « responsabilité française particulière [qui réside] dans le fait que la plupart des grands pays industrialisés : les États-Unis, le Japon, les pays de l’Union européenne, se réfèrent à la position française pour définir la leur [...] ».

« Enfin, [comment] ne pas parler de l’affaire Mécili qui a montré que certaines connivences existaient entre les services français et la sécurité militaire algérienne. » Pour Audibert, la complexité des rapports entre la France et l’Algérie vient de ce qu’on ne distingue pas assez clairement « les relations, les rapports d’État à État d’un côté et de peuple à peuple de l’autre ». Mais ce clivage établi, on n’est pas au bout de nos peines car il faut encore distinguer ce qui relève de l’avouable, dont Audibert incarne le visage le plus noble, et le visage hideux de la diplomatie parallèle, où barbouzes côtoient groupes d’intérêts économiques prédateurs. Et les faveurs ne vont pas aux meilleurs, à telle enseigne que lorsqu’en 1995 « de hauts responsables de la police, de la magistrature et de l’administration » s’indignent que « l’aide financière de la France à l’Algérie est considérable et elle vient encore d’augmenter. Pour qui prenons-nous parti, sans le dire ouvertement, par une telle politique ? », ils sont obligés de se dissimuler derrière un pseudonyme pour publier une tribune dans Le Monde. Car la France ne ménage pas son soutien aux militaires algériens. Des fonds offerts par la France qui serviront à la junte pour « gagner du temps, à acheter des armes, à nourrir la population, et à redistribuer directement ou indirectement à ceux qui assurent la répression au quotidien. » Et ne pas oublier que « la monnaie [algérienne] a perdu 50 % de sa valeur en dix-huit mois, que l’inflation annuelle reste de l’ordre de 30 %, que la production industrielle du secteur d’État a baissé de 9 % au premier trimestres 1995 » et que le chômage des jeunes est de « 50 % ». À quoi servent les Algériens ? Ils meurent, meurent, meurent... 150 à 200 000, tués « aussi bien par les islamistes [...] que par la police et l’armée ». Tous des sympathisants islamistes, les Algériens ? « La masse de la population n’adhère ni à l’un ni à l’autre des protagonistes. Si l’opinion avait basculé du côté islamiste, le pouvoir aurait été balayé. » Non ! « l’aspiration unanime du peuple est d’aller vers plus d’équité, plus de justice, plus de responsabilité comme elle est de lutter contre l’arbitraire, la corruption, l’accaparement du pouvoir. N’est-ce pas là l’expression d’un besoin de démocratie ? » Au lieu de cela, « chaque fois qu’il s’est agi de prendre des décisions capitales, d’affirmer des choix, un conclave secret a été organisé (comme à Zeralda le 5 septembre [1997]) au cours duquel une attitude commune a été décidée. » En l’occurrence, il s’est agi de se débarrasser de Zeroual au profit de Bouteflika qui, depuis son avènement en 1999, a pris le contre-pied de toutes les exhortations de Jean Audibert...

Vous l’aurez compris, résumer ce concentré de livre est impossible, sinon à reproduire intégralement ses quelque 200 pages, dont une note de décembre 1993 pour Michel Rocard qui vaut son pesant d’or. Au moment où se dévoile la barbarie américaine, de l’aveu même de ses plus hauts responsables, inspirée par l’école algérienne, qui fait la part belle à la torture, aux espaces de non-droit, à l’opacité et aux abus de tous ordres, il faut lire ce livre de Jean Audibert pour découvrir l’Algérie, la vraie, aux antipodes de celle que nous dépeignent les médias depuis 15 ans. Comment un tel homme a-t-il pu être maintenu à l’écart des débats sur l’Algérie, ces débats où, dit-il « l’ardeur de l’engagement est souvent inversement proportionnel à la connaissance de ce qui se passe sur le terrain » ? Il a sans doute connu le même ostracisme que tous ceux qui ont voulu informer honnêtement.

Grâce à cet ouvrage, la vérité des faits franchit un pas substantiel de plus. Il manquait une caution diplomatique pour ce que Noir silence et Françalgérie, crimes et mensonges d’États ont largement démontré ; cet ouvrage la leur apporte. Un témoignage qui réconcilie aussi un peu avec une Gauche telle qu’on la rêverait. Hélas, c’est l’autre qui prend chaque fois le dessus, prolongeant jusqu’à la caricature de ce que la Droite produit de plus infâme.

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Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 145 - Mars 2006
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