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Mayotte : A voir - ’Kwassa Kwassa Creuse’ de Patrick Watkins

(mis en ligne le 1er mai 2006)

Pyramide Production - TV 10 Angers, 2006, 1h40.

Le règlement de la question de Mayotte nécessite un débat ouvert entre les principaux intéressés : les Mahorais. Mais dans une situation pareillement bloquée, il manque au processus à venir un chaînon par lequel on puisse tailler une brèche dans la pensée unique plus ou moins xénophobe. Réaliser ce chaînon relevait de la gageure. C’est par une conjonction d’éléments fortuits que ce matériau indispensable est apparu... dans la Creuse, au beau milieu de la métropole.

Patrick Watkins, à l’occasion d’un autre travail dans la Creuse, a eu vent de ces jeunes Mahorais envoyés pendant deux ans (en général) remplir les classes en sous-effectif dans des lycées ruraux menacés sinon de fermeture. De formation politologique et docteur spécialisé sur des sujets africains, Watkins a dû s’avouer que la question de Mayotte lui avait échappé dans ses études. Il a ressenti le besoin de creuser ce sujet.

L’enquête sur les Mahorais de la Creuse commence à l’arrivée d’un nouveau contingent à un aéroport parisien, pour ne rien rater de leur parcours du combattant. Que ce soit pour se loger, pour s’adapter à une culture excessivement marchande, pour s’intégrer (et non rester entre eux une fois sortis du lycée), pour constater que leur rôle de bouche-trou n’a pas été associé à un accompagnement conséquent de leur séjour, pour apprendre que leur catégorie est confrontée à 70 % d’échec, ces postulants au bac ou à un brevet professionnel comprennent rapidement qu’ils sont ici des immigrés comme les autres Noirs, malgré leur nationalité française (dans le processus de sélection pour la bourse, il est vérifié que leurs parents vivent sur le territoire français depuis 7 ans au moins, ce qui est illégal). De déconvenues en coups de cafard, ils regrettent leur choix au bout de quelques semaines. Là était le projet initial de ce film, mais tout cela est loin d’en être le principal intérêt.

Évoquant, au cour des entretiens, la situation de Mayotte, l’emploi systématique du mot « étrangers » pour désigner les Comoriens des autres îles (plus souvent appelés « clandestins » à Mayotte) intrigue Watkins qui fini par les questionner : chacun a des ascendants non mahorais, voir aucun parent mahorais de naissance... Pourquoi Mayotte est-elle française ? Premier constat : leur histoire n’est pas du tout enseignée à Mayotte : des ancêtres Gaulois aux guerres européennes du vingtième siècle, les cours n’évoquent pas l’Afrique autrement que par le même survol socio-économique qu’en métropole. Le fonctionnement médiatique paraît encore plus abracadabrant que celui de l’éducation : aucun d’eux n’ont entendu parler du génocide des Tutsi au Rwanda. L’une explique comment sa grand-mère indépendantiste a été bastonnée par les milices mahoraises pro-domtomisation, et garde une cicatrice de blessure par balle, mais reste fière des figures historiques (Younoussa Bamana, etc.) qui guidaient ces milices. Nous revient alors la phrase du suédois Sven Lindqvist, comme un slogan guidant la lutte de Survie : « ce qui nous manque, c’est le courage de comprendre ce que nous savons et d’en tirer les conséquences » [Exterminez toutes ces brutes, 1992, Le serpent à plume 1998, p. 17]. Car ils savent : leurs grand-parents leur en ont raconté suffisamment pour ébranler leur certitudes sur la légitimité de l’appartenance de Mayotte à l’outremer français. Il leur manque encore le courage d’ouvrir les yeux pour comprendre. Le trouble identitaire va encore se creuser, donnant une profondeur inouïe à l’enquête.

Watkins donne alors une nouvelle dimension à sa plongée mahoro-creusoise : il accueille l’écrivain et journaliste comorien Sœuf Elbadawi pour dialoguer avec ses compatriotes paradoxaux. Dialogue tantôt en français, tantôt en Comorien : les Mahorais voient s’effondrer un à un les arguments sur « l’étrangeté » des autres îles. Tous sauf un : la carte d’identité française. Ce carton remis par la puissance occupante (dans l’illégalité internationale, il faut toujours le rappeler) est une bouée de sauvetage dans un Océan d’évidences.

Octobre 2003 : un village de « clandestins » est incendié à Brandélé [cf. Billets n° 120, À fleur de presse]. Les jeunes Mahorais de la Creuse ont suivi cette actualité, qui éveille compassion et désapprobation de la politique du visa introduit début 1995, qui a provoqué plus de 5000 « morts Balladur » par naufrage des kwassa kwassa. L’un d’eux compare leur situation de Mahorais allant en France à celle des Anjouanais allant à Mayotte : l’identification comorienne progresse au fil des entretiens. Se sentent-ils Africains ? Oui, un peu... Le langage est révélateur : les Mahorais disent « ils » parlant des Français. Le travail de Sœuf Elbadawi porte amplement sur la question de l’identité. Il rappelle que le brassage opéré aux Comores est, pourra redevenir, une chance pour les populations des quatre îles. La culture comorienne (à laquelle les Mahorais n’échappent en rien) facilite les affinités avec les populations de culture bantou, perse, arabophone, française, indienne, etc. La francité schizophrénique des Mahorais est un enfermement dont l’aboutissement est un drame pour l’archipel. Nous en rappelions les principaux éléments dans notre communiqué du 20 décembre 2005. Une lectrice mahoraise avait alors réagi en nous écrivant : « dire que la France est une puissance étrangère à Mayotte, c’est m’enlever mon identité, c’est me dire, dire à Mayotte, qu’elle est étrangère à la France, c’est essayer de nous mettre dehors sous prétexte de sauver Mayotte d’elle même ! » Le film de Patrick Watkins est la meilleure réponse à cette lectrice, qui est déjà au stade du débat. La grande difficulté sera d’ouvrir tous les Mahorias à ce débat sur leur identité, forcément plurielle. Ce film est un matériau précieux pour entraîner cette dynamique. Ce qu’il contient, les Mahorais le savent déjà. Mais il leur manque le courage de le comprendre. Il faut absolument que ce film soit vu a Mayotte, car par la visite toute en finesse de la Creuse par ces quelques lycéen(ne)s, il ouvre la voie que l’autorité coloniale barricade depuis des décennies. Ce film sera bien plus honni des politiciens Mahorais que n’importe quel essai politique, car il possède vraiment cette vertu d’ouvrir à la compréhension, au cœur de la question de Mayotte. Oui : en son cœur, là où il est le plus difficile de se rendre.

Pierre Caminade

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 147 - Mai 2006
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