Survie

ONU : Mauvaise chute pour Ladsous

rédigé le 6 février 2017 (mis en ligne le 3 décembre 2017) - David Mauger

Le nouveau Secrétaire général Guterres semble vouloir reprendre en main l’institution et contrecarrer la trop grande influence de certains membres du Conseil de sécurité, dont la France.

La 13 octobre 2016, l’Assemblée générale de l’ONU a élu l’ancien premier ministre socialiste du Portugal António Guterres comme secrétaire général de l’ONU, succédant ainsi au sud-coréen Ban Ki-moon.

Cet ancien Premier ministre du Portugal fut président de l’Internationale socialiste à la suite de Pierre Mauroy. Il incarne pour certains le renouveau nécessaire à l’institution internationale dont l’action est largement ternie, en premier lieu par l’instrumentalisation qu’en font les cinq membres permanents du Conseil de sécurité (les « P5 » sont la Chine, des États-Unis, de la France, du Royaume-Uni et de la Russie), au détriment de l’Assemblée générale qui regroupe la très grande majorité des pays. Son discours inaugural comporte des éléments encourageants, comme l’exigence pour l’ONU de soutenir « plus les pays dans leurs efforts pour renforcer leurs institutions » et « de rétablir les droits humains comme une valeur fondamentale qui doit être défendue en tant que telle, et non à des fins politiques autres ».

Si l’usage du droit de veto est la façon la plus directe pour un membre permanent d’imposer ses vues (la France au sujet des Comores, la Russie sur l’Ukraine, les États-unis sur le conflit israélo-palestinien...), cette instrumentalisation consiste aussi à (tenter de) faire approuver par le Conseil de sécurité des interventions militaires qui visent à renverser des régimes (les États-unis de Bush en Irak, la France de Sarkozy en Libye et en Côte d’Ivoire [1], ou des résolutions qui au contraire paralysent l’ONU (Rwanda, Sahara occidental, Israël-Palestine, Syrie...). Dans ces derniers cas, avant même le vote du Conseil de sécurité, le pays à l’initiative d’une résolution exerce une influence déterminante sur le sujet en question. La seule règle, établie à la création de l’ONU, concerne les territoires à décoloniser et consiste à confier le stylo à la puissance coloniale concernée. Elle perdure encore puisque, sauf cas exceptionnel, la France continue de « tenir le stylo » lorsqu’il s’agit de ses anciennes colonies [2].

Outre leur vote au Conseil de sécurité, les États-Unis, le Royaume-Uni et la France (désignés comme les « P3 ») exercent aussi une grande influence sur la constitution du secrétariat général de l’ONU, chargé de représenter l’institution et de mettre en œuvre sur le terrain sa politique.

Certains experts préconisent des changements profonds dans la structure même du secrétariat général, notamment une refonte du Département des affaires politiques (DPA) et du Département des opérations de maintien de la paix (DPKO) tenus par les barons du « P3 ».

Guterres a pour le moment lancé une évaluation interne du pilier Paix et sécurité qui rendra ses conclusions en juin. En attendant la réforme annoncée, il a reconduit à leur poste, mais pour un an seulement, quelques hauts diplomates, dont l’américain Jeffrey Feltman, proche des Démocrates, comme sous-secrétaire aux affaires politiques. Il s’agit, avec le sous-secrétariat aux opérations de maintien de la paix, du poste le plus convoité autour du secrétaire général. Tandis que le DPA, longtemps détenu par les Britanniques, est depuis dix ans aux mains de la diplomatie américaine, le DPKO, créé en 1992, est accaparé depuis 20 ans par la diplomatie française. L’actuel sous-secrétaire général aux opérations de maintien de la paix Hervé Ladsous [3] ayant jeté l’éponge, c’est Jean-Pierre Lacroix qui va assurer l’intérim d’un an, d’ici une réforme qui devrait rendre l’organisation « plus agile et efficace » selon Guterres. Selon Le Monde (14/02), « De nombreux diplomates ne cachent pas leur déception de voir un nouveau Français diriger ce département, une "pépite" que Paris conserve depuis vingt ans. "C’est business as usual", se plaint l’un d’eux, qui aurait voulu voir le nouveau secrétaire général de l’ONU mettre un terme à cette tradition. ». Pour Gowan, « La Chine a fait pression pour avoir le poste… Mais Antonio Guterres devait une faveur à la France, qui a été l’une des grandes puissances à soutenir très activement sa candidature au poste de secrétaire général ».

Innercitypress avait déjà rapporté ce même marchandage lors des précédentes élections à la tête de l’ONU [4].

La Russie, qui dénonçait régulièrement l’instrumentalisation de l’ONU par les « P3 », serait sur le point de remporter un nouveau poste de sous-secrétaire général chargé du contre-terrorisme. Un autre rééquilibrage pourrait bientôt bénéficier à la Chine. C’est pour le moment un élément dans la balance du débat sur les contributions financières puisque Trump avait annoncé sa volonté de baisser celle des États-unis. D’autant plus que la Chine a annoncé en 2016 qu’elle allait monter sa contribution aux opérations de maintien de la paix de 2600 à 8000 casques bleus.

Guterres semble aussi vouloir changer la nature des liens entre l’ONU et l’Union africaine, qu’il a cité comme « notre partenaire régional international le plus pertinent » dans son discours inaugural. Selon La Lettre du continent (01/02), Guterres « a expressément interdit à ses principaux collaborateurs de se rendre » au sommet des chefs d’États de l’Union africaine, préférant « lui-même conduire une délégation restreinte ». Il semble que les réunions à huis clos, notamment sans la présence des représentants de l’Union européenne et de l’ONU, y ont été l’occasion de débattre de sujets sensibles qui fâchent les diplomates européens, plus précisément français. D’après la BBC (01/02), désormais « l’Union africaine soutient un retrait collectif des pays membres de la Cour pénale internationale » et « [leur] recommande de renforcer la Cour africaine de justice ». Mondafrique (03/02) ajoute que la question du franc CFA a aussi été abordée.

La Lettre du Continent précisait que « victime d’une mauvaise chute », Ladsous s’était fait porter pâle au sommet de l’UA. La chaise du futur ex-sous-secrétaire est-elle si haute ?

[1lire Rafik Houra, « L’idée fondatrice de l’ONU détournée », Billets d’Afrique n°215, juillet-août 2012

[2Voir « La France à l’ONU : "Une puissance intéressée" », Billets d’Afrique n°204, juillet-août 2011

[3lire Mathieu Lopes, « Qu’est-ce qui se cache Ladsous ? La chasse gardée de la France à l’ONU », Billets d’Afrique n°218, novembre 2012

[4Voir « La France à l’ONU : "Une puissance intéressée" », Billets d’Afrique n°204, juillet-août 2011

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Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 265 - février 2017
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