Survie

Sénégal : Pitreries pour la paix à l’Unesco

(mis en ligne le 1er juin 2006) - Victor Sègre

Le 16 mai dernier, le prix Houphouët-Boigny pour la recherche de la Paix (tout un programme !) de l’Unesco a été remis à Abdulaye Wade qui empochera 120 000 euros (peanuts...). Certes, si l’on cherchait absolument à distinguer un chef d’État, le choix devait être difficile tant les véritables promoteurs de la paix sont une espèce rare en leur sein. Mais on ne peut s’empêcher de penser que le choix de Wade relève soit de la blague, soit de la provocation. Alors même que le président du Sénégal se pavane et dédie son prix « à tous les hérauts de la Paix et de la Démocratie », cette dernière est à l’agonie dans son propre pays. Arrestations et intimidations d’opposants, de journalistes ou de cinéastes se multiplient à l’approche des prochaines élections présidentielles, couplées aux législatives repoussées par décision du Prince. Dernier en date à faire les frais de la dérive autoritaire du régime : Amath Dansokho, Vice-président de l’Assemblée nationale du Sénégal et secrétaire général du Parti de l’Indépendance et du Travail (PIT), poursuivi pour « trouble à l’ordre public » et « diffusion de fausses nouvelles » pour s’être interrogé sur l’évaporation de 440 milliards des caisses de l’État au moment de l’arrivée au pouvoir de Wade. Trois jours avant son arrestation, il dénonçait à Paris le « bâillonnement de la presse » et « la machine infernale de destruction » de la société sénégalaise [FIDH, 07/04]. La remise du prix a d’ailleurs été boycottée par l’opposition politique sénégalaise et dénoncée par les organisations de la société civile. Une petite anecdote qui illustre la corruption du régime : de l’aveu même d’un des économistes de la Banque Mondiale qui s’occupe du Sénégal, « il y a 1 milliard de dollars qui est arrivé en 2004 au Sénégal. Si cet argent était distribué directement aux populations, ce serait 100 dollars par personnes et 1000 dollars par ménage. » [Wal Fadjri, 3/05].

Pour compléter le tableau, rappelons que Wade a refusé l’extradition de Hissen Habré lorsqu’un juge belge a délivré contre ce-dernier un mandat d’arrêt international pour crimes contre l’humanité. Mais il en faut plus pour démériter du prix Houphouët-Boigny (« un homme admirable, s’il en fût, par sa sensibilité, sa finesse, son intelligence, sa vision » a rappelé Chirac lors de la cérémonie), surtout quand le président du jury n’est autre que l’ancien boucher Henry Kissinger... Et Wade ne présente-t-il pas l’avantage d’être un fidèle soutien de toutes les opérations militaires de la France et des USA dans leurs néo-colonies respectives ? Cerise sur le gâteau, huit chefs d’État ont participé à la cérémonie de remise des prix, dont Téodoro Obiang Nguema, dictateur à la poigne de fer de la Guinée équatoriale, invité par Jacques Chirac ; Mamadou Tandja, indéboulonnable dinosaure françafricain du Niger, finalement déboulonné ; ou encore João Bernardo Vieira qui a repris possession de la Guinée-Bissau, ou du moins de ce qu’il en reste après les ravages de son règne précédent et la guerre civile qui s’en est suivie. On attend avec impatience le prochain nominé.

Victor Sègre

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 148 - Juin 2006
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