Survie

Darfour et la région : intervenir avant de partir en vacances

(mis en ligne le 1er juillet 2006)

L’Union Africaine, réunie à Banjul début juillet, a décidé de proroger sa mission au Darfour jusqu’au début 2007. Pendant ce temps, le Secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan, continue de " tenter de convaincre " le président soudanais d’accepter une force d’imposition de la paix dans la région martyre. Omar el-Béchir, sachant qu’il peut jouer les prolongements, continue de s’y opposer. Le Représentant spécial du Secrétaire général pour le Soudan, Jan Pronk, s’est félicité de la décision de l’UA, tout en " déplorant " les exactions innombrables dont continuent d’être victimes les populations du Darfour (et de l’est du Tchad, ne l’oublions pas), auxquelles Béchir est loin d’être étranger. Ce dernier prétend avoir dans sa manche un nième plan pour le désarmement des milices Janjawid, qui ne sont pas les seules à commettre des crimes dans la région, mais qui sont experts en la matière. Passons sur les plans d’el-Béchir, seule compte la volonté politique de prendre à bras le corps une situation régionale dramatique, mesurable en vies et souffrances humaines, sur fond d’intérêts et lâchetés extérieurs. Seule l’ONU (notamment le Conseil de Sécurité) peut s’imposer une telle volonté devant une telle situation. Il faut soumettre l’institution, et soumettre les nations qui la composent simultanément, à une forte pression et ne plus lâcher prise. Il n’y a que des Hommes coiffés de casques bleus (en excluant du commandement des officiers de nationalité française, américaine, chinoise... trop investis en fonction de leurs intérêts dans la région [1]) qui pourraient défendre un plan sérieux de protection des populations civiles et un espace nécessaire aux acteurs du drame pour bâtir durablement une structure de vivre ensemble régionale, et choisir des dirigeants susceptibles d’en assurer l’entretien.

Une haute personnalité de la société civile tchadienne insistait récemment, devant l’auteure de ces lignes, sur la complexité de la situation régionale (dans le sens multiplicité des éléments en jeu, disons : Soudan, Tchad, Centrafrique, pouvoirs tyranniques, soutiens sans vergogne extérieurs à ces derniers, luttes pour le pouvoir entre aspirants tyrans ou tyrans en exercice, groupes identitaires en quête de moyens de survivre ayant recours aux armes, l’imbrication de processus historiques...). Une complexité dont les paramètres échappent à la majorité des observateurs étrangers à la région, pour qui le bien-être ultime de ses habitants passe souvent loin derrière le leur propre.

Omar el-Béchir envisage la présence de l’ONU sur le sol soudanais comme une tentative de " recolonisation " de son pays par des pays occidentaux. Les anti-colonialistes savent faire la distinction entre leur souci pour les 300 000 morts et les 2 millions de déplacés qui se sont accumulés depuis 2003 et un tel discours. Ils savent aussi compter les morts tchadiens, apprécier la nuisance du " président " Idriss Déby, soutenu par Paris sous prétexte de maintenir la " stabilité " de la région. L’" instabilité " régionale est une réalité qui s’étale devant nos yeux. Les principaux fauteurs de trouble ne sont pas des inconnus au bataillon, dont Déby et el-Béchir, c’est n’est pas du colonialisme que de l’affirmer. L’engagement à sortir du cynisme qui pue l’or noir et l’indifférence pour les populations qui en sont les victimes est une urgence qui ne peut attendre. Il va demander beaucoup plus d’efforts que ceux auxquels " on " consent aujourd’hui : du courage, de la volonté, du temps, du respect pour la complexité, la mise au second plan de toute une batterie d’intérêts en concurrence [2].

Pour encourager Kofi Annan à poursuivre et muscler ses efforts, on peut lui envoyer un message avant de partir en vacances [kannan@unitednations.org]. Pour insister auprès de Chirac pour qu’il l’épaule, on peut faire de même [www.elysee.fr/ecrire/index.html]. Le Secrétaire général de l’ONU a promis de réunir les fonds nécessaires afin que la Mission de l’UA au Soudan (MUAS) puisse se poursuivre jusqu’à la fin de l’année - une mission sans mandat permettant de protéger efficacement les populations. On pourrait demander au président français de soutenir les efforts d’Annan en allant à New York, devant le Conseil de Sécurité, pour y prononcer le discours que nous attendons de lui. Je suggère que nos lecteurs le rédigent et lui envoient leurs versions. Qu’il en reçoive de nombreuses. Le président pourra alors choisir la meilleur parmi ces contributions, et partir outre atlantique en toute tranquillité.

Sharon Courtoux

[1Dans l’attente que soit enfin créée une force internationale permanente de maintient / imposition de la paix, composée de soldats de toute nationalité, spécialement formés à cette seule responsabilité, au service de toutes les nations, tous les groupes humains, sans distinction. Cela viendra si nous savons l’exiger, car la nécessité est évidente. Ce n’est pas pour demain ? Certes. Mais l’auteure de ces lignes, en insistant pour la réforme de l’ONU dans ce sens, estime que la situation de la région Soudan Tchad est l’occasion d’engager une bataille gagnable à terme. Il ne faut pas rater l’occasion.

[2Un petit exemple ? Selon la Lettre du Continent, entre autres concurrences USA/France dans la région, Eurocopter (société française) aurait été autorisé par la CIEEMG (Commission interministérielle d’étude des exportations de matériels de guerre) à vendre au Soudan des hélicoptères de combat et d’attaque Tigre. Par ailleurs, le MEDEF international aurait l’intention de se rendre au Soudan (où les exportations sont en nette augmentation selon la LdC) à l’automne.

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 149 - Juillet Aout 2006
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