Survie

République Démocratique du Congo : un pays sous tutelle ?

(mis en ligne le 1er juillet 2006)

Au cours d’une conférence de presse tenue le 28 juin à Kinshasa, le porte-parole de la Monuc (Mission de l’ONU au Congo) a fait état des principales " préoccupations " qui perturbent le Secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan, à la veille des élections présidentielle et législatives qui doivent se tenir à la fin du mois. Les inquiétudes d’Annan concernent des restrictions aux libertés des citoyens, des abus généralisés des fonds publics, une corruption endémique, la détention arbitraire de membres de partis politiques, les manœuvres d’intimidation des médias et les entraves à l’exercice du métier de journaliste incluant des menaces à leur intégrité physique... [1]

Ce qui cause souci au Secrétaire général est confirmé par de nombreuses organisations, dont l’association de défense des droits de l’Homme congolaise La Voix des sans voix, ou l’organisation britannique, experte en matière d’exploitation illicite de ressources naturelles, Global Witness. Cette dernière signale : " À l’approche des élections, les hommes politiques et les entreprises tentent de manière effrénée de s’emparer d’une part toujours plus importante du commerce lucratif des minerais ". Et souligne " l’ingérence des acteurs politiques basés à Kinshasa en matière de négociation de contrats miniers ". Le titre de ce rapport est Une corruption profonde : fraude, abus et exploitation dans les mines de cuivre et de cobalt du Katanga [cf. www.globalwitness.org], tout un programme. La voix des sans voix (www.congonline.com/vsv/), qui dénonce les marques d’irrespect pour les droits humains qui caractérisent son pays, tente de susciter un regard plus attentif sur cette réalité chez les acteurs extérieurs, notamment ceux qui composent le Comité international d’accompagnement de la transition (CIAT). Il semble que l’un d’entre eux, la Belgique, aurait mis fin à des subventions accordées à la VSV en raison de sa trop forte propension à l’indépendance, à la liberté de parole. Il se murmure que l’Union Européenne serait heureuse que les organisations congolaises à vocation humanitaire collent à ses avis et déclarations concernant la situation en RDC et ce qu’il convient d’y encourager ou rectifier. Ce chuchotement mériterait vérification.

Ce qui nous amène à la question posée en titre de ces lignes : la République du Congo, un pays sous tutelle ? C’est ce qu’affirme plus d’un Congolais qu’intéresse davantage l’examen des faits et processus que les attaches idéologiques, régionales ou identitaires. Au désespoir devant les turpitudes de la classe politique congolaise, ils soulignent que parmi ses multiples causes figure l’implication de la communauté internationale dans ce pays aux dimensions d’un continent. À leurs yeux elle participe au libre cours laissé à la compétition entre anciens antagonistes pour accéder aux avantages " palpables " du pouvoir, et donc à la prédominance des nuisances causées par cette concurrence. Et en effet, plus d’une étude, achevée ou en cours, notamment concernant le secteur minier, démontrent que les grands gagnants de ce paramétrage sont et seront des sociétés étrangères au détriment des populations congolaises. Aux yeux de nos interlocuteurs, cette logique serait favorisée par la force de l’Union européenne en République Démocratique du Congo (EuforRDCongo).

Le chef des opérations d’EuforRDCongo, le colonel (français) David Pincet, a annoncé le 6 juillet que deux tiers de ses effectifs étaient désormais à Kinshasa où la force est installée. Le général (français) Christian Damay, commandant de cette force à Kinshasa, rejoindra ses troupes (majoritairement françaises) mi-juillet, date à laquelle les effectifs (1 100 au total dans la capitale, plus un petit millier en réserve au Gabon) devraient être au complet. Placée sous mandat de l’ONU (sous chapitre VII, qui permet l’utilisation de la force en cas de menace), l’EuforRDCongo est présentée comme un soutien à la Monuc, dont l’essentiel des troupes sont stationnées ailleurs, notamment dans l’est du pays. Quoique son commandement affirme sa totale neutralité, Eufor est considérée par un certain nombre de Congolais comme une armée d’occupation chargée de protéger et assurer l’élection du candidat préféré de la majorité des pays occidentaux : Joseph Kabila. Ce dernier, secondé par des équipiers triés sur le volet, serait considéré comme étant le meilleur atout de la logique dont il est question plus haut. Certaines voix affirment même que l’aventure électorale congolaise sous égide internationale serait le teste d’un " module " qui pourrait servir ailleurs... On a beau poser des questions sur le coût de telles opérations, la réponse est toujours la même : il s’agit d’un investissement dont les actionnaires espèrent un retour confortable.

Quoiqu’il en soit, le " module " serait assez classique dans sa configuration (de type françafricaine qui a fait ses preuves), dans une version mise à niveau de la globalisation de la gestion de riches sous-sols recouverts de populations encombrantes.

Sharon Courtoux

[1Conseil de Sécurité, Vingt et unième rapport du Secrétaire général sur la Monuc en RDC, 13/06/06/ (document S/2006/390 sur le site des Nations Unies.

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 149 - Juillet Aout 2006
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