Survie

Darfour : « Quelque chose de terrible se prépare au Darfour »

(mis en ligne le 1er septembre 2006) - Sharon Courtoux

Le titre de ces quelques lignes est une citation, celle des termes dans lesquels le Vice Secrétaire général de l’ONU, Marc Malloch Brown, s’est adressé à la presse le 18 août dernier au sujet du Darfour. « Nous tous, dans la communauté internationale, au Secrétariat de l’ONU, ou dans la presse, avons du mal à maintenir l’attention sur deux crises à la fois » a-t-il dit, mais « quelque chose de terrible s’y prépare » a-t-il ajouté.

La veille, le Sous-secrétaire général aux opérations de maintien de la paix, Hedi Annabi, en présentant le dernier rapport (du 28/07) du Secrétaire Général sur le Darfour, a rappelé au Conseil de Sécurité que la situation ne cesse de s’y empirer. Annabi a souligné que « le plan [1] du gouvernement soudanais, dont l’objectif affiché est de rétablir la stabilité au Darfour, semble révéler sa détermination à poursuivre une offensive militaire d’envergure dans la région ». Il a rappelé l’opposition acharnée du président soudanais au déploiement d’une force internationale au Darfour - que le maître de Khartoum promet d’accueillir à la pointe du fusil si la communauté internationale devait dépasser ses velléités pour aller au secours de la population. [2]

Le 11/07, le responsable des opérations humanitaires de l’ONU, Jan Egeland, avait déjà dit de la situation qu’elle était « totalement intenable », en soulignant l’urgence du déploiement d’une force capable de rétablir la sécurité pour les populations civiles soumises à « un niveau de violence catastrophique ». En effet, les combats entre mouvements rebelles (signataires et non signataires de l’accord de paix d’Abuja du 5 mai entre rebelles et Khartoum) font rage, avec leur litanie de populations déplacées, de meurtres, de viols, de pillages, commis aussi bien par les premiers que par les seconds. Soulignant l’augmentation de plus de 100 % des attaques et affrontements durant le premier semestre de 2006 par rapport à la même période de 2005, Egeland a remarqué : « S’il n’y avait pas une guerre au Liban, nous serions tous mobilisés pour remédier à la détérioration de la situation au Darfour ». La signataire de ces lignes ferait plutôt remarquer que la situation au Darfour se détériore régulièrement depuis bien avant le déclenchement de la guerre au Liban !

Koffi Annan, qui plaide depuis le début de l’année pour le déploiement de casques bleus au Darfour, termine son courrier du 14 août au Conseil de Sécurité en ces termes : « Pendant que le Gouvernement [soudanais] maintient sa ferme opposition à ce projet, la situation sur le terrain s’aggrave. [...] Le Conseil voudra peut-être réfléchir d’urgence à ces questions, de façon que les efforts déployés par la communauté internationale pour mettre fin aux souffrances des Darfouriens puissent enfin aboutir. »

Post-scriptum

El-Béchir a fait (re)sortir l’ONU de ses gonds le 17 août en amorçant, sans crier gare, son programme de destruction des habitations de 12 000 personnes déplacées à Dar Eassalam, à une cinquantaine de kilomètres de Khartoum. Déplacées depuis les années 80, ces personnes sont originaires de l’ouest du pays. Des bulldozers ont déjà détruit des centaines de maisons, la présence autour de la communauté de policiers armés et de tanks a été constatée, des coups de feu ont été entendus et il y aurait des morts et des blessés dans le camp. Un mémorandum d’accord avait pourtant été signé stipulant qu’un site convenable devait être trouvé pour la relocalisation de cette population avant qu’elle ne soit invitée à partir. Sacré Béchir ! Il fait tout ce qu’il peut pour inciter le Conseil de Sécurité à « peut-être réfléchir d’urgence ». On frémit à l’idée de tout ce qu’il pourrait être amené à inventer avant d’y arriver.

Pour l’y aider, il faudra se souvenir que le Conseil de Sécurité, c’est nous.

Sharon Courtoux

[1Par ce « plan », destiné, selon Khartoum, « à rétablir la stabilité au Darfour et à restaurer la stabilité » le gouvernement soudanais propose l’envoi de 10 500 troupes soudanaises au Darfour (rien que ça !). Voir le communiqué de Human Rights Watch (www.hrw.org) du 19/08, qui appelle au rejet de ce « plan » par l’ONU, dont le secrétaire général au moins ne semble pas dupe.

[2Le 15/08, Omar el-Béchir a déclaré que si l’ONU envoyait des forces au Darfour, le Soudan les combattrait comme le Hezbollah libanais a combattu les forces israéliennes.

Cet article a été publié dans Billets d’Afrique 150 - Septembre 2006
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